dimanche 25 novembre 2018

113. Décalage immédiat

Le Guide du Routard décrit Villa de Leyva comme "[...] l'une des villes les plus touristiques de Colombie, un détour à ne pas manquer." et comme je n'aime pas manquer, ce matin,  je m'empresse de prendre le Transmileno pour rejoindre le Terminal del Norte - #verdaderacolombiana - et emprunter la navette qui me fera parcourir les 160km qui séparent Bogota de ce "joyau colonial". Le car part pile à l'heure colombienne, soit cinquante minutes après l'horaire annoncé mais ici, on est philosophe (ou patient?) et personne  ne se plaint. Sans doute la bonne humeur du chauffeur qui reprend gaiment les standards de la salsa colombienne que diffuse la radio est-elle contagieuse. Au fil de la route, sans aucune logique, des voyageurs montent et descendent au beau milieu de nulle part. Parfois même, le chauffeur se contente de ralentir porte ouverte pour accueillir un passager et sa poule (que personne ne s'offense, il s'agit bien d'une volaille!). Ma voisine est de Choconta, elle m'offre généreusement l'une des arepas préparées par sa maman et qu'elle va vendre un peu plus loin. Je ne refuse pas. Par la fenêtre, les crêtes des majestueuses montagnes se découpent sur des nuages épais. Au fil de la route se succèdent les marchands ambulants de fruits multicolores, de bunuelos, d'obleas, de mazamorra et d'empanadas fritas... Depuis 15 jours, j'ai goûté à la plupart. De Medellin à Bogota, j'ai testé le meilleur et le pire de la comida de la calle. Voyager,  c'est aussi découvrir de nouvelles saveurs, non? Entre le yucca, le jugo de lulo, la tomate de arbol et les patacones, je dois reconnaître que je n'ai pas été déçue  côté nouveautés. Pour les saveurs, par contre.... A Guatavita, la bandeja paisa, rencontre improbable entre chili con carne et cassoulet  agrémentée d'avocat et de banane m'a laissée perplexe et avec un apport calorique suffisant pour l'intégralité de mon séjour de trois semaines.
Après quatre heures de méandres, nous arrivons enfin au Terminal de Villa de Leyva.  Le Routard n'a pas menti. Sous le soleil, le (tout) petit village est paisible  et  accueillant avec ses rues pavées et ses maisons (coloniales, donc) aux balcons massifs de bois sculpté. Un chauffeur de taxi dort sur un banc près de son véhicule. Je ne veux pas le déranger et demande plutôt mon chemin à Google Maps qui me guide laborieusement en 15 minutes jusqu'à la Villa del Angel, mon hôtel du soir qui s'avère être 100 mètres de mon point de départ. Louisa m'accueille chaleureusement. Elle me présente sa fille. Et son mari. Et sa grand-mère. Après un café oscuro avec toute la petite famille et quelques bons conseils,  je pars à la découverte des alentours et avant toute chose de l'incontournable Plaza Mayor, la plus grande de Colombie parait-il. Je ne suis pas déçue, c'est vrai qu'elle est immense. Mais une fois de plus, sur les pavées irréguliers, je suis hypnotisée par la beauté des chaines de montagnes qui semblent veiller sur l'église et les arcades de ses dépendances.
Il est temps d'aller découvrir les pozos azules, sept lagunes artificielles qui passent du turquoise au vert émeraude selon l'humeur du ciel. Elles se trouvent à 5 kilomètres dans la vallée de Sanquencipá. J'hésite entre m'y rendre à pieds, à cheval ou en vélo? D'humeur baroudeuse, j'opte finalement pour le quad sur les conseils de Diego qui s'ennuie ferme derrière le comptoir de Extremo Boyaca. Pour un haut lieu touristique,  les clients ne se bousculent pas au portillon de sa modeste entreprise, et nous serons seuls pour notre  folle randonnée. Je tressaute à l'arrière d'une Jeep alors que Diego me conduit au garage où m'attend mon bolide. Après une maigre initiation, un demi tour et un dérapage, optimiste ou inconscient, il me juge apte à le suivre.  Plus le choix, j'appuie sur l'accélérateur. La poussière vole sur notre passage. Je prends de l'assurance et la vitesse me grise. Au détour de sentiers perdus, Diego me montre des nids d'oiseaux, des terriers d'animaux inconnus. Enfin, mon échappée sauvage m'entraine vers les pozos d'un vert éblouissant.  Seules quelques chèvres nous tiennent compagnie dans ce décor sublime.
De retour à l'hôtel, je décline l'invitation de Louisa à dîner avec sa famille. Je mangerai plus tard, encore toute étourdie de cette folle balade et de ces paysages incroyables...
Au matin, après une visite à un Kronosaure fossilisé, je rejoins Tunja. Je fais la rencontre de Javier et sa femme, musiciens de leur état. Ils m'entrainent à quelques kilomètres, sur les hauteurs de Motavita. Pendant que je déambule entre les herbes plus que hautes à 3600 mètres d'altitude, Javier déplie la toile de son parapente. Dans quelques minutes, ce seront nos ailes et nous survolerons ensemble le Boyaca. Après trois faux départs mouvementés, Juan
nous rejoint à moto et (vole!) à mon secours en m’épargnant une nouvelle chute. Je n'ai pas le temps de dire ouf que nous flottons déjà à 15 mètres au-dessus du sol, à l'aplomb des montagnes. Alors que le vent nous fouette le visage, une sensation inédite de liberté m'envahit. Nous suivons les courants d'air, et Javier partage avec moi sa région, ses cours d'eau, ses lacs, ses villages ses forêts. Je me sens comme le temps, suspendue. A quoi bon la cocaïne colombienne quand on peut s'offrir ce genre de trip ! C'est déjà le temps d'atterrir. J'accompagne mes nouveaux amis le temps d'un chocolat chaud avant de reprendre le car du soir pour Bogota. Demain, la jungle du Guaviare m'attend.
C'était mon premier voyage en Colombie. Ce ne sera pas le dernier.





mardi 9 octobre 2018

112. Au nom du Rose

Mais qu'est-ce que je fais ici? On est dimanche, il est 10h30, il pleut, j'ai froid et je piétine sur un hippodrome au milieu d'une foule en T shirt rose  depuis 20 minutes. Sur un podium à quelques mètres, un énergumène survolté hurle des propos inaudibles dans un micro tandis que dans le lointain, rugissent les basses de Alright  de Jain. Je pourrais être tranquille au chaud sous ma couette à regarder la saison 6 de Orange is the New Black, mais non. Qu'est-ce qui m'a pris? En plus, Taystee vient de se faire coller le meurtre de Piscatella sur le dos et moi je la laisse tomber pour piétiner sous le crachin de l'hippodrome de Vincennes. Et on ne peut pas dire que j'évoque en quoi que ce soit le noble et fier étalon, plutôt la tête du balai à franges d'un agent d'entretien, quoique... Je piaffe d'impatience qu'on annonce enfin le départ. Car si je me suis levée à 8h un dimanche, si j'ai traversé le Bois de Vincennes à vélo sous la pluie, si je me gèle depuis vingt minutes entourée des membres joyeux du CE du cabinet d'experts comptables Grison, c'est que je me suis mis en tête de participer aux 5km allure libre de Odyssea, ensemble contre le cancer du sein. 
Sur le moment ça m'avait semblé une bonne idée. Mais là tout de suite, alors que j'attends désespérément que le Thierry Roland des supérettes arrête de hurler dans son micro pour donner le coup d'envoi, le doute m'assaille. J'aurais peut-être dû me contenter de faire un don et basta... Est-ce que je cours pour Médecins Sans Frontières? Est-ce que je nage pour l'UNICEF? Est-ce que je fais du trampoline pour les Restos du Cœur? Alors pourquoi? Certes, il y a dix minutes, quand la bénévole N° 378  du stand des dossards (juste après le Village d'entreprise, derrière le stand des montres connectées Fitbit, à gauche de celui des protections contre les fuites urinaires Tena) m'a remis le dossard 31647 et mon Tshirt, je suis devenue rose de bonheur, presque autant que mon T shirt d'ailleurs. Il faut dire qu'à ce moment-là, il ne pleuvait pas encore. Et que l'ambiance électrique ajoutait à l'excitation.
Au centre de l'hippodrome, l'énergie de Jessica et Kevin, deux coachs sportifs shootés à la dopamine et perchés entre deux écrans géants sur une scène géante que ne bouderait pas Chimène Badi pour un come back, est communicative. Ils dirigent un échauffement collectif pour plusieurs centaines de participants en transe. Le DJ balance un son de 200000 watts par enceinte, et Jessica et Kevin s'enflamment : allez la foule on lève les bras, ouaaaaais! Allez la foule on saute, ouaiiiiiiiis! Allez la foule on s'accroupit, ouaiiiiis! Chaque nouvelle instruction semble mettre les troupes roses en liesse et allez savoir pourquoi, la scène me rappelle Tintin et le Temple du soleil, lorsque les Incas vénèrent Tintin après l'éclipse. Le ciel sombre me tombe sur la tête sans doute... Autour de moi, les participants que cet échauffement laisse de glace préfèrent dégainer leurs portables et posent à tout va. Qui en T Shirt, qui devant les banderoles, qui sous l'arche de départ... L'excitation est à son comble. Une jeune femme me demande de la prendre en photo. Son visage est pâle et un foulard dissimule mal ses cheveux fins et rares.  Un grand sourire lui barre le visage. "C'est la deuxième année que je participe! C'est fou non? " me dit-elle en me remerciant. J'acquiesce poliment. Je me rappelle alors pourquoi je suis là et rejoins la ligne de départ, résolue. Et depuis 30 minutes maintenant, j'attends, sous la pluie et les vociférations de MicroMan.  Mais je crois que cette fois on y est, c'est parti! La marée de participants au dossard jaune, ceux qui courent, se met en branle. Le flot rose semble sans fin. Après 5 minutes, le départ des dossards bleu, allure libre, est donné. Sur toute la largeur de la piste, à chacun son rythme,  nous marchons, nous trottinons, nous poussons des poussettes, nous flânons...
Pour ma part je marche. Vite. Ma montre connectée (ce n'est pas une Fitbit n'en déplaise aux organisateurs) m'informe que j'ai un bon rythme de 6,5km à l'heure et un rythme cardiaque raisonnable. Je maintiens mon allure au son de la playlist Salsa Nation de Spotify. Si mes pieds sont à Vincennes, ma tête, elle, est déjà à Bogota où je m'envole dans dix jours. Dix minutes plus tard, entre piano, congas et trompettes, j'ai déjà parcouru un kilomètre, et j'entame le second du soleil plein les oreilles à défaut d'autre chose. Comme une heureuse coïncidence, des fanfares jalonnent le parcours, les cuivres de la première ont des sonorités latines, c'est bien mieux que Jessica et Kevin pour m'encourager et je redouble d'effort quand nous quittons l'hippodrome pour entrer dans le bois de Vincennes. La pluie se calme, une odeur rassurante de sous bois humide m'envahit en même temps qu'une vague de plaisir. Tout simplement celui de marcher... En pleine nature... Entourée de centaines de gens certes, mais avec qui je partage cette marche rose de plaisir apparemment. A la trente huitième minute, je laisse le quatrième kilomètre derrière moi. Plus qu'un? Déjà? Mes jambes fatiguent un peu, mais pas ma playlist! Anda chica! A gozar! Autour de moi, les signes de fatigue aussi se multiplient. Un dossard jaune marche en se tenant les côtes... Je dépasse un groupe d'adolescentes en jupons roses qui discute eye-liner waterproof... Dans le lointain, j'aperçois l'arche blanche de l'arrivée... Elle se rapproche... elle se rapproche... elle se rapproche... Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! Je lève les bras et éclate d'un rire libérateur! Un photographe surprend mon expression de joie infantile!  Je l'ai fait! Et en 47 minutes selon ma montre connectée! La bénévole n°2672893789 me récompense d'un sac de ravitaillement. J'ai la joie d'y découvrir une protection Tena et un kit de démaquillage offert par Yves Rocher. Merci Tena! C'est exactement ce dont j'avais besoin après 5km ! Merci Yves! Les adolescentes derrière moi te seront surement reconnaissantes ! Heureusement, Courmayeur est plus diplomate et plus clairvoyant, il m'offre une bouteille d'eau.  Je bois goulument et me dirige, à pas lents maintenant et un peu sonnée, vers la sortie de l'hippodrome. Un sentiment de fierté me gonfle la poitrine ou plutôt les seins. Parce qu'aujourd'hui, j'ai bougé mon cul pour mes nénés et c'est pas rien.
Je remonte sur mon vélo. Google Maps m'annonce qu'il me reste encore 8,5 km à parcourir avant de rentrer. Je pédale vaillament. Une douche bien chaude m'attend à la maison, ça aussi c'est une bonne cause!

Courses à Paris, Toulouse, Nantes, Dijon, La Réunion etc...
Pour participer l'an prochain, toutes les infos sur www.odyssea.info





Odyssea 2018

jeudi 30 août 2018

111. C'est que du bonheur !

C'est étrange comme le monde entier a l'air de vouloir qu'on soit heureux. Au Festival d'Avignon, cet été, à tous les coins de rue, on m'invitait à me secouer la glotte et à fuir la morosité ambiante. Je n'ai pas pour habitude de fuir, la morosité comme le reste... A la radio, les humoristes s'empressent d'amortir le moindre choc, la moindre rudesse du monde qui nous entoure. Chez le libraire, les étagères du rayon de développement personnel s'affaissent sous le poids du bonheur :  L'homme qui voulait être heureux, Foutez-vous la paix, il n'est jamais trop tard pour éclore... Que de promesses ! Ma copine S. a quant à elle le bonheur contagieux. Elle a offert autour d'elle une bonne demi-douzaine d'exemplaires de  Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une et je suis une "heureuse" élue, une candidate potentielle au bonheur. A vrai dire, je n'ai pas très bien su comment le prendre. Du bout des doigts à la limite ? Jusque-là, je trouvais pourtant ma vie relativement satisfaisante. Est-ce que ce cadeau sous-entendait que je n'avais rien compris ? Que ma vie était pourrie ? Qu'il était temps que je demande ma carte Senior? Que je repasse l'épreuve du Bac Philo? Dans le doute, comme je viens de finir un très mauvais roman, que l'auteur de ma nouvelle vie n'a pas l'air d'être Stendhal et que ma nouvelle vie en question se résume à 218 pages (le bonheur a au moins le bon goût d'être léger), j'ai décidé de jeter un œil. Et puis ça m'évitera de me retrouver la bouche grande ouverte le jour où S. me dira avec un sourire extatique de Bouddha sous Tranxène "Alors? Je te l'avais bien dit! Il est où le bonheur, il est où?" Pas dans ta playlist vraisemblablement. 
A défaut de chercher le bonheur dans les salles de spectacles, les librairies ou à la radio, je peux toujours me rabattre sur mon assiette. J'avoue que je suis plus réceptive. C'est du moins ce que m'assurent depuis le début de l'été les magazines féminins après m'avoir asséné le contraire depuis tant d' années. J'avais pourtant bien intégré la leçon : qui dit nourriture dit gras dit prise de poids dit rupture dit célibat dit licenciement dit rupture de bail dit Restos du Cœur dit SDF dit  typhus dit Pont des Arts. Mais en fait non. Les magazines ont changé d'avis, faut suivre. Blacklister la bouffe, ce n'est plus tendance, Beyoncé l'a dit. Manger ça rend heureux. C'est scientifique même que. Soi disant que le bonheur rime avec endorphine, sérotonine et vitamine. On doit pas avoir le même Dico des rimes parce que chez moi bonheur rime avec footballeur, doigt d'honneur et photocopieur. Passons outre mes bien chères Sœurs de la Congrégation du Bikini, manger c'est in  alors gavons-nous sans complexe! Postons beignets de courgettes et gratins de patate douce sur Instagram ! Le Nirvana c'est le gras ! Depuis le temps que je le dis! Sauf que les scientifiques ont fait une petit erreur. Si le bonheur a la rime féminine c'est celle de la cuisine de ma mère, avec son  couscous, le vert-vert de mon anniversaire, sa pâte à pain, son riz à l'iranienne... (liste non exhaustive). 
Mon assiette à la main, en route pour le paradis, j'allume la télé - une fois n'est pas coutume - au risque de frôler l'overdose de bonheur.  Car dans les pubs aussi, les vieux dégoulinent de bien-être. Ils n'ont ni cholestérol, ni hypertension et font du jogging en couple au soleil sans faire le moindre AVC.  Les femmes à la trentaine épanouie font du stretching malgré leurs règles en legging jaune paille, le brushing et le maquillage impec'.  Les familles modèles se réunissent autour du petit déj' dans des jardins fleuris d'hortensias bleu pervenche et ne s'engueulent pas devant les gosses au sujet de la garde alternée ou de savoir qui va garder la maison... 
Cette course au bonheur me laisse perplexe. C'est une maladie honteuse la mélancolie ? C'est sale le vague à l'âme ? Les disputes ? La colère ? Le blues ?
Depuis son divorce, S. essaye de recoller les morceaux de sa vie disloquée. Elle est en cure permanente de Happy thérapie, elle prend des médicaments sur et sans ordonnance, des anxiolytiques aux opiacées en passant par la mélisse, la valériane et les géraniums... Elle a lu des bouquins, marché sur des pierres chaudes, fait de l'aquathérapie, de la  jardinothérapie, de la kiwithérapie... Je m'avance peut-être, mais elle ne m'a pas l'air plus heureuse. Un peu plus chiante peut-être ? Si j'osais je dirais même qu'elle est bien triste sa course au bonheur... Si cette quête l'apaise, comment se fait-il qu'elle s'agite autant pour convaincre son entourage que son taux de bonheur grimpe en flèche ? Pour ma part, j'ai testé la barbecue thérapie, l'apéro thérapie, la bouquino thérapie et la piscino thérapie... Certes, j'ai le blues quelquefois, je pleure à l'occasion, je crie éventuellement et je ne suis pas heureuse tous les jours de l'année mais tant mieux... je crois. 
Au final, la vie c'est comme la cuisine non ? Tu goûtes le sucre, tu goûtes le sel.... Et puis tu doses... Parce que l'un sans l'autre à quoi ça sert ? Comme disait ma grand-mère Tes yeux font balance... Faut juste faire attention, parfois ça manque juste un peu de piquant ! 

jeudi 19 juillet 2018

110. Pause musicale - Tout c'qu'est féminin

Avec mes copines Garance et Clémence, Festival d'Avignon ou non, on en profite quand même pour faire des chansons et pas les pire! Et toc!

lundi 16 juillet 2018

109. Sur le pont !

Me voici une fois de plus en direct du Festival d'Avignon. Les immeubles sont à nouveau recouverts d'affiches colorées, les rues sont jonchées de flyers et les avignonnais râlent. A midi, les terrasses des restaurants sont bondées et on trouve des menus pour toutes les bouches de 12 à 30€. A toutes les tables les festivaliers hésitent entre le tartare de tomate et le saumon mozzarelle tout en explorant consciencieusement le kilo de spectacles que leur a remis la Maison du Off en échange de leur Carte du Festival (14 €). Grâce aux (malgré les ?) parades qui se succèdent plus ou moins bruyamment, ils cherchent leur bonheur culturel Suite Française  au Balcon (15€) ou Elle est folle mais on la soigne au Laurette Théâtre (15€) ? Difficile en effet de s'y retrouver entre 1538 spectacles, quand le meilleur et le pire du théâtre et désormais du théâtre musical, du clown, du jeune public, de la marionnette, de la chanson, des humoristes, et même des mentalistes musicaux (!) se côtoient sur les pavés de la Cité des Papes. Sans compter les têtes d'affiches et les Molière qui s'invitent au programme et qu'on aimerait bien ne pas manquer si on se dégotte une place.
Côté IN, on fait la gueule. A l'heure des dérives de l'Aquarius et des cages de Trump, les enfants morts à la Cour d'Honneur de Thyeste divisent. Enfin c'est tout de même mieux que ce Peer Gynt à poil sur fond de techno de l'an passé, là-dessus tout le monde s'accorde. Et puis faire la gueule pour le public du IN, c'est une sorte de tradition. D'autant plus lorsqu'on est obligé de faire la queue à quelques mètres de ces ploucs du OFF. Dans la file d'attente (3h50) pour écouter Isabelle Adjani lire Camus (55€), sous un soleil de plomb, on ruisselle de sueur, mais on garde sa dignité : on jette des coups d’œil entendu à ces parades vulgaires, on se pousse du coude et on lève les yeux au ciel. On s'autorise parfois un sourire en coin. Jamais plus. Décidément, ça devient n'importe quoi ce festival... Y a des marchands ambulants maintenant? On aura tout vu! Si Sa Sainteté Jean Vilar voyait ça!
C'est vrai ça que dirait Jean Vilar s'il nous voyait tous autant que nous sommes faire les guignols sur les pavés de la rue des Teinturiers?  Est-ce que ça le ferait pas marrer un peu? Pas tout peut-être mais bon, dans l'ensemble? Il devait bien avoir un peu d'humour non? Est-ce qu'entre Oppenheimer, Beckett et Racine, il n'aurait pas fait un détour pour découvrir de nouveaux textes ou de nouveaux talents au détour du OFF le Jeannot?
Se doutent-ils ces spectateurs éclairés du IN que nous sommes nombreux les trou(duc..)badours, les sal(es)timbanques, qui serions ravis de jouer Shakespeare, Sarraute ou Tchekhov à la première occasion mais que cette occasion hélas se fait de plus en plus rare et que faire les clowns ne nous déplait pas tout à fait. Qu'il est bien plus vulgaire par exemple de monter avec moult subventions (et à plus de 150€ le siège) Rigoletto avec un ténor qui vous sort son service trois pièces sur un plateau en ouverture du second acte au Festival d'Art Lyrique d'Aix-en-Provence. Savent-ils l'enjeu financier qu'il représente pour nos petites compagnies en survie ce Festival d’Avignon? En moyenne 21500€ (Source : Enquête réalisée en 2013 par le Bureau du OFF), le plus souvent à perte avec quelques miettes de subventions pour les plus chanceux. C'est cher mais c'est aujourd'hui le tarif pour avoir le plaisir de venir importuner les spectateurs de Madame Adjani et pouvoir étaler sa vulgarité aux yeux du monde. Hormis le plaisir de présenter nos spectacles, celui d'aller voir (et avouons-le celui un peu beaucoup de critiquer) ceux des collègues, d'apprécier la qualité des concerts nocturnes de djembé, celle du shit provençal, de nous enivrer d'alcool en exécutant des danses vaudoues jusqu'à des heures indues comme tout intermittent qui se respecte, nous venons accessoirement à Avignon pour séduire de potentiels acheteurs de spectacles, ces vénérables programmateurs dont le budget n'en finit plus de baisser. Oui, honte à nous, si nous venons à Avignon c'est aussi pour vendre notre force de travail, notre talent, notre créativité, alors que la concurrence - plus ou moins bonne - n'en finit plus de croître, et qu'à l'instar de celui l'immobilier le marché du spectacle vivant se casse lamentablement la gueule. Être artiste au Festival Avignon OFF c'est un peu comme être paysan au Salon de l'Agriculture avec son andouille ou son Saint Nectaire dans lesquels on a mis tout son cœur : on se ruine tous les ans pour prendre un stand et en vendre le plus possible, on en vend chaque année un peu moins, mais on revient quand même l'année d'après, gonflé d'espoir que cette fois, ce sera différent, parce que quand même, elle est bonne notre andouille, merde!
Hier, à 17H, la Finale de la Coupe du Monde a eu raison du IN comme du OFF. Bobos et beaubeaufs ont préféré se retrouver devant les écrans de télévision qu'avaient prévu les limonadiers avignonnais. Les rues, les salles de spectacles étaient vides, certains artistes jouaient pour un ou deux spectateurs on congratulait ceux qui dépassaient les 10 sièges. Une catastrophe. Et pourtant ici aussi, on est les Champions!

Quand Jean-Paul Gaultier vient voir Stéphanie de Morano


samedi 30 juin 2018

108.J'm'en foot

Autour de moi, tout est encore calme. Sans doute le calme qui précède la tempête. On n'entend pas un bruit à Dieulefit. On ne peut pas dire que ce soit particulièrement inhabituel surtout quand il fait 36°C dehors. Pourtant, il règne dans l'air une tension que ne renierait pas Sergio Leone. On n'entend pas un bruit dans la rue du Bourg. Hormis les abeilles et les cigales qui s'activent d'hortensia en bouquet de lavande sous le soleil étouffant de la Drôme. Elles s'en fichent, elles, des flexions de Messi, des pas chassés de Griezmann, elles s'en tamponnent des doigts d'honneur illuminés de Maradonna, elles butinent, elles chantent et ça leur suffit bien.  A des milliers de kilomètres, à Kazan je crois,  tout est probablement moins calme. Et puis, j'imagine que ça sent un peu moins la lavande et les hortensias et un peu plus le gazon fraichement tondu et les relents de vodka (j'ai l'imagination folklorique). Le stress doit grimper dans les vestiaires. Les joueurs doivent se bousculer devant les pipi room, ils n'auront plus trop l'occasion pendant les 90 prochaines minutes!
Comme des milliers de compatriotes (à part ceux partis faire les soldes et par cette chaleur je leur adresse toute ma sympathie!), j'ai réveillé la beauf qui ronflait profondément en moi pour la prévenir qu'aujourd'hui y avait France-Argentine, est-ce qu'y ferait pas un peu soif?
Le foot j'y comprends rien. Mais la Coupe du Monde j'aime bien. Ça sent la bière et le saucisson. Mes voisins m'expliquent tout bien comme il faut. Ils m'invitent à voir le match là haut à Saint Nazaire le Désert. Ils feront un barbecue. On en profitera pour se raconter nos vie. Au café du coin, les gens viennent en tongs, y en a même qui tombent le T shirt ou se maquillent en arc-en-ciel, comme les passages piétons du Marais à Paris sauf que personne ne leur fait de réflexions à la con. C'est tranquille, Emile... Pas plus que l'bord, Hector!
Le match est pas encore commencé, tout le monde est de bonne humeur, assommé mais de bonne humeur. On n'entend pas la Marseillaise, mais c'est tout juste. On va gagner, c'est forcé, parce que Grizou... Zizou c'est kif-kif. Et ces Argentins, quand on voit ce qu'est devenu Maradonna ça fait pitié... Déjà, le Pape est peut-être argentin, mais ce but avec la main, c'était pas très catholique.
En attendant ça commence. Chers amis, ceci est un blog inédit, un blog live, à l'ombre devant le match!
Après 13 minutes, on ne peut pas dire qu'il se soit passé grand chose à part que j'ai une sérieuse envie de Chips. Si... Oh! Oh! oh! Non! Je n'en crois pas mes yeux! Grizou vient de tirer un penalty! Il a marqué! C’est là que je mesure les limites de la chronique sportive live..  Au bout de la rue, les clients du Bureau sont déchaînés. Le gérant s'interroge je pense, aura-t-il assez de bière pour tenir tout le match?
Là nous en sommes à la minute 24 et tout le monde siffle, je ne sais pas très bien pourquoi, c'est surement à cause de ces abrutis d'Argentins parce que le commentateur est très satisfait de l'équipe française, il dit le plus grand bien de tous les joueurs,  il approuve même l'esthétique de leurs tatouages (!). C'est malin, ils se sont pris un pruneau à la minute 42...
Bon, nous sommes tous d'accord, le blog live, c'est chiant alors j'espère que vous ne m'en voudrez pas - trop - mais je vais laisser cette chronique en plan. J'aime bien la Coupe du Monde c'est vrai, mais il ne faut pas abuser des bonnes choses et une mi-temps, c'est honorable. En plus, je ne connais pas l'hymne national argentin. C'est sans doute un moment fort pour l’équipe de France mais dehors la température a dû chuter, les abeilles, les cigales et la piscine m'appellent et il serait impoli de ne pas leur répondre positivement!
Bonne fin de match!

mercredi 23 mai 2018

107. Maurane à zéro.

Chers amis, vous reconnaitrez que je n'ai pas pour habitude de me laisser aller ici à des confidences outrageusement intimes. N'en prenez pas ombrage, mais ma pudeur naturelle (SI!) m'incite à réserver l'exclusivité de mes épanchements à mes bonnes copines, quel que soit leur sexe d'ailleurs. Hormis le chiffre, la 3D a ceci de supérieur au 2.0, que je peux agrémenter ces séances d'un solide excès de glucose qui, selon l'heure, prend la forme d'une débauche de pâtisseries ou d'un abus de Mojitos. Exceptionnellement des deux, si la teneur des propos le nécessite, ce qui est rarement bon signe. Mais comme le dit ma gynéco,  l'ovulation confirme les règles : aujourd'hui, j'ai des vaguelettes à l'âme alors sans Perrier ni crumpets (yummy!), tant pis, ça tombe sur vous.
Ce matin, pour accompagner ma tasse de Lapsang Souchong (rien à voir avec Alain), j'ai eu la bonne idée de lancer la playlist aléatoire de Marius, mon Asus (à l'occasion je vous présenterai aussi Mokthar, ma guitare et Fausto, mon vélo). Et voilà que sans prévenir Marius m'a balancé un vieux titre délavé au milieu du salon. Debout, la tasse de thé fumant à la main, j'écoute Maurane chanter Ce que le blues a fait de moi et c'est moi qui l'ai, le blues... A l'instar de son interprète, la chanson n'est pas impérissable. Sa voix en revanche... Marius s'improvise DJ. Il enchaine au hasard quelques morceaux de la playlist Maurane et soudain, la vaisselle, le Pôle Emploi, les cours de théâtre peuvent bien attendre un peu. Désœuvrée, je m'installe un moment dans mon fauteuil et me laisse envelopper par le ruban chaud et délicat de cette voix particulière. Que chacun se rassure, je ne vais pas me lancer dans un grand hommage.  Un tout petit peut-être. A la réflexion, je trouve dommage qu'elle en ait eu si peu, d'hommages. Ou bien j'ai mal lu. Ou bien je me trompe sur la définition du mot hommage. Quelques copines chanteuses du Star System sont rapidos venues témoigner de leur peine dans les médias, j'imagine que c'était très touchant, j'y ai malheureusement échappé. Je ne doute pas qu'elles en aient eu beaucoup de la peine, mais quel besoin d'aller l'étaler à la spatule et d'en rajouter une seconde couche sur les réseaux sociaux ? Oui, oui je vous entends : "Tu te passionnes pour le feuilleton Johnny, c'est pareil !". Ben non. Là, (je regrette de ne pas avoir de macaron pistache pour accompagner mon propos!), ça ne me semble pas pareil. Toute la vie de Johnny a été disséquée par les médias, depuis sa première cigarette jusqu'à son dernier détartrage, que sa mort  fasse l'objet du même voyeurisme me semble cohérent. Et puis la démesure, le sordide,  le pathétique c'est très romanesque tout ça (j'ajoute en passant qu'elle se fait un peu attendre la saison 2 de Johnny's Will !). Maurane elle, était discrète. Rarement en première page, on n'avait aucune idée de sa recette de macaroni préférée, ni de son lieu habituel de villégiature. Quand elle se confiait, la plupart du temps c'était dans ses chansons. Ça casse, Tu es mon autre, Différente quand je chante, Trop forte... D'ailleurs, si je me fie aux titres de sa discographie, je me dis que Maumau avait l'air de voir la vie moins en rose qu'en épines... Qu'on apprécie ou non ses œuvres importe peu. On ne peut pas nier la voix peu commune, la générosité et le talent de cette interprète (non mais L'autruche dans Emilie Jolie, quoi !). Je ne l'ai vue qu'une fois, c'était lors de sa tournée hommage à Nougaro, son mentor. Ces deux-là n'avaient pas qu'un prénom et une histoire en commun, ils avaient aussi le swing, l'humour et l'élégance. 
Maurane est partie partie trop tôt, sans prévenir... Elle laisse un vide dans ce drôle de truc indéfinissable qu'on appelle la variété qu'on aime et qu'on déteste à la fois. Elle laisse aussi un vide dans mon cœur d'artiste et de femme.
Dans mon salon, Maurane chante Je n'ai que ça. Cette chanson a fait un bide. En 2008,  Grégoire révisait ses maths avec Toi + moi. Moi non. Retourne à tes calculs Grégoire. Depuis 10 ans, j'écoute Maurane chanter que sa voix est ce qu'elle a de plus précieux au monde, sans fioriture, sans prétention. Chaque fois ça me bouleverse, et ce matin encore...
Sans transition, Marius change de playlist. A présent, Higelin entonne à tue-tête Poil dans la main. 
Tu fais chier Marius.

mardi 17 avril 2018

106. L'eau à la babouche

Dans l'air flotte un parfum de fleurs d'orangers. Le goût d'une pâtisserie au miel persiste sur mes lèvres. Ici, la cannelle, le curcuma et la semoule s'empilent dans des sacs en toile fatiguée. Plus loin, un vieux monsieur couvert d'un caftan actionne une antique machine à coudre Pfaff. Deux chats galeux lèchent des têtes de poissons dans une cuvette en plastique. Un petit garçon aux dents éclatantes me salue: "Salam aleikoum Madame La France!". Je souris. Je déambule. Je suis  au hasard le dédale mystérieux de la Médina de Fès. C'est mon premier voyage au Maroc. Chaque brin de coriandre, chaque verre de thé à la menthe me fait penser à mon grand-père, à ma grand-mère et à ma mère aussi. Des caractères arabes ornent le mur d'une gargote. Juste en dessous la traduction me fait monter les larmes aux yeux. Mets ta tête dans le son et les poulets viendront la picorer. Proverbe Marocain.  Dans ma tête résonne le rire de Mamita. 
Au Riad, la cuisinière fait une pause entre deux tajines. Elle m'encourage chaleureusement à finir des galettes anisées : "Mange ma fille!" Oh que oui je les mange tes galettes. Goulument. "Et d'où tu es toi?" demande-t-elle. Je garde le silence. Sa question me laisse perplexe. Je n'ai jamais mis les pieds dans ce pays pourtant partout, à ce moment précis, je me sens chez moi ici.  Jusqu'à la grisaille et la pluie parisiennes qui se sont glissées dans ma valise. Car ce nouveau voyage serait parfait s'il ne pleuvait pas des cordes de oud! Je ne suis pas croyante, mais alors que Pessah s'achève, tout de même je m'interroge : quatre dégâts des eaux en moins de six mois, un déluge à Rome et maintenant des hallebardes à Fès, ça fait beaucoup d'eau. Dis-donc Moïse - et je ne parle pas de mon ex ! - t'aurais pas quelque chose à me reprocher? A l'avenir, quitte à voyager humide, je pourrais peut-être mettre toute cette eau à profit? La Tanzanie ou le Kenya m'apparaissent subitement comme des destinations touristiques potentielles... 
Armée de mon parapluie, avec ma compagne de voyage, nous décidons de braver les éléments déchainés. C'est qu'une mission m'attend. Comme par miracle, à peine avons nous mis le pied dehors, que le soleil pointe le bout de ses rayons. Moïse? C'est toi? 
Dans un élan d’optimisme nous nous connectons à Google Map pour rejoindre Mellah, le quartier juif de Fès. Dans un éclair de lucidité nous nous déconnectons. Ici, l'application elle aussi est... marocaine! Les indications du GPS nous perdent plus qu'autre chose. Exit Google Crap. Perdues, à l'ancienne, nous demandons notre chemin. Un type en survêtement nous interpelle : "Synagogue? Synagogue?" comme s'il voulait nous vendre du krach... Hmmm "Non merci!". Un petit garçon à vélo vole à notre secours et nous guide entre cordes à linges et minarets. Devant la synagogue, un policier prend le relais, trop heureux de quitter son poste et de profiter d'une balade, il nous accompagne à mon but ultime : le Cimetière Juif de Fès. 
Je paye 20 dirhams et m'avance entre les tombes d'une blancheur éclatante. Je suis venue rendre une visite on ne peut plus insolite à mes arrières grands-parents que je n'ai pas connus.  Mais avant, j'en dois une à Monsieur Edmond, le gardien ou plutôt, la mémoire du cimetière car je n'ai aucune idée de l'endroit où reposent mes ancêtres. 
Dans la maison de Monsieur Edmond le temps s'est arrêté. Posé sur son fauteuil qui a sans doute connu le Protectorat, le vieux monsieur n'a plus d'âge. Il regarde un poste de télévision monumental qui diffuse probablement les programmes de l'ORTF. Un fatras d’innombrables clés, outils, lampes à huile, et vieilles photos s'entassent dans la pièce. Le parfum improbable me fait presser une fleur d'oranger sous mes narines.  J'explique le but de ma visite à Monsieur Edmond et lui donne le nom de mon arrière-grand père. Le vieillard déplie sa lourde carcasse. Il va chercher un vieux cartable et sort un recueil de feuilles incongrument imprimées, il annonce fièrement dans son français ensoleillé que tout sera bientôt sur Internet. Tu connais Internet Monsieur Edmond? Pendant que je m'interroge, son doigt jauni suit laborieusement les lignes du cahier sale. Ce moment ne semble jamais devoir finir. A l'autre bout de Whatsapp et du continent, j'appelle ma tante Monique à l'aide. Je passe mon Smartphone à Monsieur Edmond et assiste médusée à un échange surréaliste entre le dinosaure et Tata Momo. Le coup de fil s'achève et le doigt jauni reprend sa lente progression. Alors que je me résigne à faire chou blanc, mon amie vole à son secours.
...
Shalom Tordjman. 1926. Carré 7. 
Viens, je t'embrasse Monsieur Edmond! 

Sa vieille carcasse est trop rouillée, il ne peut pas nous accompagner sous la pluie qui s'est remise à tomber. Il nous confie aux bons soins d'un employé du cimetière. Je tiens mon parapluie au dessus de l'homme en pull rouge sur chacune des tombes du Carré 7. Il déchiffre péniblement l'hébreu qui orne chacune d'elle. Il finit par lire... Sha-Loom... Tor.... Le temps s'arrête. A son tour, l'homme tient le parapluie pendant que je lutte pour allumer ma bougie avant de la placer dans la cavité prévue à cet effet. Je pose un petit caillou. Et puis je reste là... Sous la pluie... Je profite de ce moment improbable mais chargé d'émotion devant la tombe de mon arrière grand-père. Deux larmes coulent sur mes joues. C'est fou comme ça fait du bien parfois... un peu d'eau.


samedi 3 mars 2018

105. Crise de neige

Je reviens de vacances. Enfin je reviens. Y a trois semaines déjà. Huit jours de repos, de bien être, de dépaysement total et parfaits. Plage? Farniente? Tropiques? Que nenni ! C'est en Suède que je suis partie, ce pays dont Strindberg, Bergman, Vilhelm Moberg, Henning Menkell et Ikéa m'ont tant fait rêver. Un voyage en plein cœur de l'hiver, entre le cristal et le verre comme dit l'autre. C'est chouette quand un rêve devient réalité. En mieux. J'ai fait le tour d'un archipel, j'ai mangé du hareng, j'ai gravi des tertres funéraires enneigés que j'ai dévalés avec une joie enfantine sur les fesses, j'ai marché sur un lac, j'ai dégusté des kanelbulle, j'ai vu des rennes et des loups, j'ai fait du patin, je me suis baignée dans un lac gelé, j'ai couru me réchauffer dans un sauna avant de recommencer (!) et puis je suis rentrée, heureuse d'avoir vu de mes yeux un pays où je n'avais voyagé qu'à travers les pages de mes auteurs fétiches. Je suis rentrée, apaisée, ravie, enrichie, charmée pour retrouver... la neige! Mais ici, la neige, le froid, le verglas, les bonnets, les écharpes et le thé bien chaud, ça ne me fait pas, mais alors pas le même effet du tout! Ça perd en poésie voyez-vous. J'ai beau me souvenir que Victor Hugo mitraillait la pauvre Fantine de boules de neige, que Zola faisait traverser une tempête de neige magistrale à la Bête Humaine, que Flaubert et Rodolphe prenaient un malin plaisir à faire poireauter Emma, désœuvrée au point de regarder tomber les flocons normands derrière sa fenêtre, le charme n'est pas le même... 
Vous pourriez me répondre, philosophe que vous êtes, la neige c'est de la neige. A Paris comme ailleurs. Évitez. Parce que si c'est tout ce que vous avez pour alimenter cette conversation, alors on  frôle l'anémie verbale ! Que les choses soient claires, contrairement à la majorité des trois clients matinaux du Café Martin, je ne vais pas ici me plaindre de la gadoue dégueu qui bousille vraisemblablement les bas de pantalons et fait rouiller les chaînes de scooter (!!) et que le langage populaire désigne par bouillasse. Nos amis québecois préfèrent le terme névasse quant à nos amis Suisses (enfin ma pote Salomé) ils sembleraient avoir opté pour l'énigmatique papotche. Enfin tout ça c'est bonnet blanc et blanc bonnet - c'est le cas de le dire -  puisque ça n'est jamais qu'une espèce de soupe de neige marronasse qui couvre trottoirs et chaussées après les passages cumulés du redoux, des pneus, des piétons, des crachats, des déjections (canines et autres), et d'éventuels restes de kebab. Avouez que pour l'inspiration romanesque ou poétique, il y a plus stimulant. Quoique? Dickens ou John Fante auraient bien été du genre à faire leurs choux gras d'un(e?) bon(ne?) papotche!  Sauf que la neige à Paris, ce n'est pas (que) ça. Avant la bouillasse, c'est d'abord cette épaisse couche de meringue sur les allées et les tombes du Père Lachaise, les gargouilles de Notre-Dame, les bancs publics et les Autolib' tandis que l'hiver saupoudre inlassablement ses flocons cotonneux (on appréciera le lyrisme).  Mais après quelques jours de cette jolie meringue, de ce vacherin éphémère et rare, la joie des enfants retombe et l'humeur des citadins s'assombrit tandis que fleurissent pénis et insanités au détour des pare-brises.
La neige de Suède était pour moi toute à la fois attendue, naturelle, romanesque, implicite et étrangement, rassurante, apaisante et revigorante. Oui, je sais ça fait beaucoup, mais j'aurais été déçue qu'elle ne soit pas au rendez-vous. A Paris, alors qu'elle s'annonce à nouveau, j'ai l'impression qu'elle voudrait prolonger sa visite comme une cousine de province, qu'elle s'incruste et je m'inquiète de la voir de s'installer durablement. Elle me rappelle que le printemps est encore loin et derrière ma fenêtre, je compte les jours qui me séparent des premières jonquilles du Square Joseph de Champlain comme Emma Bovary comptait ceux qui la séparait de Rodolphe...

 
Gamla Uppsala

Paris

lundi 29 janvier 2018

104. Pause flottante

Je dois reconnaître que je n'étais pas très rassurée en arrivant au Centre de Flottaison en Isolation Sensorielle. La dame nous a pourtant expliqué que c'était inoffensif et très relaxant, mais au premier abord, la combinaison des informations : caisson hermétique + eau saturée de sel à + 36° + noir complet, pour ma part, j'ai trouvé ça plutôt flippant. Ça ne s'est pas arrangé quand il a fallu regarder le déroulement de la séance sur une tablette. Les mots claustrophobie, peur de l'enfermement qui clignotent en rouge, ça n'incite pas franchement à la décontraction. Du reste, dans la vidéo, la Bulle de flottaison, m'avait tout l'air d'un cercueil du futur et j'étais à deux doigts de prendre mes jambes à mon cou. Mais, un ami m'avait gentiment invitée à faire cette curieuse expérience et lui, semblait parfaitement détendu, alors.... j'ai pris sur moi. D'autant que l'objectif c'était de vivre un vrai moment d'apaisement et de déconnexion, calqué sur l'expérience des spationautes de la NASA!
J'ai donc respiré un grand coup et suis rentrée dans une pièce où résonnaient - faiblement - des chants d'oiseaux tropicaux. J'ai pris une douche, mis des bouchons d'oreille et me suis finalement glissée dans la capsule, la bulle, le coffre, le caisson, enfin le truc rempli d'eau saturée de sel. D'abord il fallait le fermer. Et je peux vous dire que quand on flotte, ce n'est pas évident de trouver un appui. Mais bon, après deux trois culbutes plus ou moins grotesques, je me suis finalement laissée flotter dans l'obscurité complète.... et l'angoisse a immédiatement disparu! Si au début, les pensées se bousculaient un peu dans ma tête (si je crie est-ce qu'on m'entend? Et si jamais je veux encore faire pipi? Est-ce que synonyme a un synonyme?), très (très!) vite, je n'ai plus pensé à rien. J'ai littéralement tout relâché : les muscles, les réflexions, tout. Je me suis contenté de flotter pendant une heure qui m'a semblé dix minutes. L'eau salée opérait comme un massage apaisant sur mes nerfs, mon corps et mon cerveau et j'aurais pu rester là une heure de plus tellement j'étais bien.  Au bout d'une heure, les oiseaux tropicaux ont repris leur chant, j'ai laborieusement ouvert le capot de ma capsule (Dieu merci, personne ne filmait!) et après une nouvelle chute douche et un grand verre d'eau, j'ai retrouvé l'air libre et la sensation d'apaisement a perduré un bon moment. C'était comme redécouvrir les odeurs, le vent sur mon visage, j'avais envie de sourire à tout le monde, comme si j'avais pris un shoot de sérénité brute! Comme si j'avais déposé ma valise de mélancolie hivernale à l'entrée! A côté de moi, mon ami faisait la même expérience. Et nous restions là benêts... niaiseux... le sourire scotché aux lèvres... redoutant un peu le moment où il nous faudrait reprendre le cours de nos "vraies vies" et briser ce moment suspendu de béatitude.
Si j'avais su de quoi il s'agissait, je peux bien vous l'avouer, je n'y serais sans doute pas allée. Encore un truc de bobo... Payer pour se faire enfermer... Et puis voilà. Une heure à peine et je suis accro et j'y retourne à la première occase! Je vous encourage à tester cette expérience si d'aventure elle s'offrait à vous! C'est indescriptible. Très vite, il y a un moment où on lâche prise et c'est magique. J'aurais bien aimé transcrire les sensations, mais les mots me semblent futiles et tous petits, je vous invite donc à tester ces  Bulles de flottaison sensorielles. Le nom n'est pas très glamour, mais ça vaut le détour! Bonne séance  détente!

Les bulles à flotter


mardi 2 janvier 2018

103. Je suis venue, j'ai vu, il a plu.

Enfin, c'est fini. Dans les cartons décorations, fourchettes à belons, Gaviscon et cotillons. C'est vrai quoi, on a bien mérité d'être un peu tranquilles et de se remettre un peu en forme... avant les soldes! 
Aussi bien, cette année, je peux le dire, elles furent bien jolies les fêtes de fin d'année. Peut-être parce que ce ne furent pas des fêtes traditionnelles? Ben oui Léon, la tradition ça a du bon, mais on ne peut pas nier que d'échapper aux bousculades dans les magasins, aux amabilités sucrées des vendeurs de calendriers, à l'inévitable découvert de fin d'année ou aux huîtres farcies au foie gras et gratinées à la chapelure de marrons, cela soit particulièrement déplaisant. Non. Figurez-vous que cette année, ma petite famille et moi-même, avons gaiement échappé à toutes ces joyeusetés saisonnières. Finauds que nous sommes, nous avons troqué cadeaux, sapin et gloutonneries plus ou moins digestes, contre une escapade à la fois poétique et romaine. Avouez que ça claque! Rome à Noël. Ou l'inverse, suus omnibus idem (1). Trois jours à Rome... Ça vous a une de ces gueule au pied du sapin, surtout quand y a pas de sapin! Tiens, voilà César, Hannibal, Miche Ange, Sofia Loren et Fellini, c'est cadeau! Faut reconnaître que c'est autre chose qu'un bête coquetier électrique ou que le DVD Le monde secret des émojis. Ce qui m'amène en passant à m’interroger sur deux points. Tout d'abord que peut bien contenir un scénario de 1h31 entièrement dédié aux émojis? Je vous arrête tout de suite, il est inutile de prendre le temps de me répondre, il faut parfois savoir rester dans l'ignorance.  En second lieu, je me demande comment il se fait que certains s'obstinent encore au vingt et unième siècle à offrir des DVD? Pourquoi pas une lampe à pétrole tant qu'ils y sont ? Ou bien une lessiveuse? Mais passons. Dans nos sabots UGG/ bottines ou mocassins, point d'orange - on n'est plus dans les années 50, il serait temps qu'on arrête de nous tirer les larmes avec cette triste histoire d'agrumes! - mais un billet d'avion (aller ET retour, c'est Noël, on ne se refuse rien!) et pour aller dans nos assiettes, point de dinde/chapon/pigeon/pintade/perdrix/coq ou de quelconque représentant d'une cour plus ou moins basse, amis vegan ou gastronomes - on est rarement l'un et l'autre - réjouissez-vous! Nos orgies romaines n'ont encouragé aucun génocide hormis si l'on considère que le levain naturel utilisé par les pizzaioli (rien à voir avec une pizza à l'aïoli, non merci sans façon) est une substance vivante, dans ce cas paix à leurs pâtes et amène (ton assiette).  C'est avec une dévotion non feinte que nous avons rendu un hommage vibrant tant à la Margarita qu'aux Rigatoni alla Puttanesca. Certes, le Champagne n'a pas coulé à flots mais on ne peut pas dire que nous ayons manqué de bulles entre les verres de Spritz et ceux de Prosecco et pour ce qui est des flots, entre la Piazza di Trevi et la Piazza Navona, entre autres, on a été servis. Bref tout fut perfetto.  Ou presque. Je ne vais pas vous faire ici la visite guidée, si vous voulez rêver, allez-y vous même! Mais puisqu'on parle de flots...  Il faut que vous sachiez que célébrer Noël à Rome (ou l'inverse suus omnibus idem (2)) c'est tout de même s'exposer à quelques risques. Disons sobrement que ce n'est pas célébrer l'Ascension sous le joli soleil du mois de Mai. C'est d'abord la nuit qui tombe de bonne heure... C'est braver le froid de l'hiver... Affronter le vent...  Lutter vaillamment contre les bourrasques... Se soumettre à la bruine... Courir entre les averses... Prendre une douche en pleine rue... Chercher refuge dans un double expresso... Guetter plein d'optimisme, la fin d'une saucée...  Repartir et se retrouver pris au milieu du déluge... Espérer que ça va s'arranger... Trouver un peu de réconfort dans la mousse d'un Cappuccino... Consulter désespérément la météo à tout bout de Net... Scruter les cieux à la recherche du moindre signe... Noyer tous ses espoirs dans un Ristretto... Se résoudre à affronter les éléments déchaînés... Subir impuissant et incrédule la colère de la grêle... Se résigner.... Rester planté bêtement au pied d'un mur, le dos courbé sous les grêlons... Éclater de rire et courir comme un fou se mettre au chaud, enfin, trempé comme une soupe, grelottant, mais avec le plus beau des cadeaux, un souvenir que vous  n'oublierez jamais de votre vie! Ça, c'est un joyeux Noël !

(1) c'est du pareil au même (pour ceux qui n'ont pas fait option latin ou qui n'auraient pas conservé leur Gaffiot).

(2) Même note qu'au dessus (pour ceux qui n'ont pas de mémoire).

Felix Dies Nativiatis !