mardi 9 juin 2015

77. L'amour, c'est trop lourd!

Madame l'amère de Paris,
Je comprends bien que vous ne devez pas rigoler tous les jours au boulot quoique pour une ancienne inspectrice du travail, Maire de Paris ça doit sembler aussi joyeux que lutin du Père Noël.  Vous connaissez sans aucun doute les règles du Je politique et c'est pourquoi vous avez été élue. Tant mieux. Ça avait l'air de vous tenir tellement à cœur, j'ai même voté pour vous. Pourtant, je dois être honnête, je préfère de loin ma modeste situation à la vôtre. Certes, ils sont houleux les flots de l'intermittence du spectacle et je m'interroge quelquefois - et pas seulement pour réviser mes classiques - qu'allais-je donc faire dans cette galère, ballottée sans cesse par les vents contraires de la création et du Pôle Emploi? Dans ces moments je me réponds (forcément puisque je m'interroge) que j'ai embrassé (et avec quelle fougue!) une carrière imprévisible, incertaine et peu lucrative c'est entendu mais qui a le mérite de faire mon bonheur et peut-être même celui de quelques spectateurs égarés en passant...
Madame, je ne crois pas que vous puissiez en dire autant et croyez bien que je compatis. Cependant depuis à peine un an que vous occupez vos fonctions, j'ai déjà le mal de Maire.
Permettez-moi de vous poser une question intime... Avez-vous déjà été amoureuse? Connaissez-vous cette inexplicable béatitude? Cette douceur voluptueuse? Ce sentiment de bien-être et de confiance absolus? L'avez-vous déjà éprouvée la sécurité rassurante de vous lover au creux de bras tendres et réconfortants? Vous a-t-on déjà regardée à vous rendre plus belle que Sofia Loren? Ce bonheur immense vous a-t-il parfois rendue délicieusement nouille?  Je vous le souhaite. Si toutefois ce n'était pas le cas, je vous recommande la lecture des Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes, cela pourrait vous instruire...
Madame, hier j'ai emprunté le  Ponts des Art, connu dans le monde entier comme Le pont des amoureux. C'est aussi le pont depuis lequel Boudu se suicide mais c'est nettement moins romanesque. Nettement moins connu aussi. Passons donc et ouvrez n'importe quel guide touristique. Vous lirez que je n'invente rien: Chouchou et Loulou viennent du monde entier cadenasser leurs cœurs au parapet du  Pont des Arts. C'est poétique, c'est romantique et puis c'est bien moins cher qu'une bague chez Mauboussin. Une tradition simple et charmante en somme...
Après l'effondrement d'une partie de la passerelle l'an passé, la Ville avait annoncé que "les cadenas ne sont pas bons pour le patrimoine parisien" (ce qui m'embêtait un peu, surtout pour fermer mon vestiaire à la salle de sport). 
Cette semaine donc, cadenas et tradition ont disparu.
Hier sur le Pont des Arts, je n'ai pas croisé le vent, le vent fripon mais plutôt les derniers cadenas, qui attendaient d'être forcés. Sous le soleil du mois de juin, cette partie du pont resplendissait comme un véritable lingot d'or posé sur la Seine... Ah! l'Amour... Existe-t-il un sentiment plus précieux? me demandai-je en regardant couler le fleuve.
C'est en me retournant de l'autre côté du pont que j'ai eu ma réponse. De ce côté, les cadenas avaient déjà disparus. Les rambardes provisoires étaient recouvertes de plaques de contreplaqué bariolé pardon, couvertes de Street Art, tout droit sorties de chez Leroy Merlin, et qui laissent penser quant à elles que l'Amour c'est drôlement moche...
Des Anglais qui erraient sur le pont ne savaient pas quoi faire de leur grand amour, leur petit cadenas dans les mains. Entre deux selfies, des Espagnols leur ont filé un tuyau: la Passerelle Léopold Sédar Sanghor se trouve à deux ponts juste en face du Musée d'Orsay... Et profitez-en, l'expo Bonnard est magnifique!
Madame la Mémère de Paris, je comprends bien que autant d'amour c'est lourd à supporter et que ça peut même être dangereux. Mais si on prend ses précautions? Qu'on fait bien attention?  Par exemple, si vous faisiez fabriquer un arbre à cadenas? Un peu comme le Mur des Je T'Aime dans le XVIIIème arrondissement. Tout le monde serait content vous savez : les amoureux, les touristes, les vendeurs de cadenas des berges de Seine, les architectes, les artistes (enfin au moins celui à qui vous passeriez la commande!). Et puis moi. Parce que je trouve ça bien joli, dans une des plus belles villes du monde, d'accrocher son cœur à un autre pour être sûr de ne pas le perdre. Mais je me doute que je ne suis pas votre préoccupation principale,  parisienne anonyme que je suis. Vous devez réduire la circulation à 30km/h,  faire pousser des sens uniques un peu partout, détruire les Serres d'Auteuil... je ne veux pas abuser de votre temps.

Mais quand même, pensez-y... Vous pourriez  accrocher le premier cadenas pour votre prochaine campagne? Quoique... Pour ma part, je ne suis pas sûre de vous confier les clés une seconde fois...

Cordialement.

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