mardi 27 septembre 2016

90. Ça Pommerat!

C'est drôle le théâtre. Ou pas d'ailleurs. C'est beau aussi. Enfin c'est pareil, pas toujours. Pour le savoir... il faut y aller! Se bouger. Faire un effort. Ça se mérite le théâtre. C'est pas comme la télé quand tu t'affales, fatigué et que t'appuies sur un bouton, non. D'ailleurs si t'es fatigué souvent, tu passes à côté. Et puis c'est rare les théâtres où tu peux t'affaler en jogging avec tes chaussettes trouées. C'est pas plus mal remarque. Tu te moquerais si je te disais que je regrette le temps où les gens s'habillaient pour y aller, au théâtre? Aux Restos du Cœur où je continue d'animer mes joyeuses séances de cinoche, on propose parfois des places de théâtre aux bénéficiaires. Je suis souvent étonnée de voir qu'ils se sont mis en frais pour l'occasion : l'une s'est maquillée, l'autre a troqué le sweater pour un veston. C'est comme dans Zola. Ils admirent les dorures du hall, le tapis rouge, les cristaux des lustres, parfois plus que le spectacle lui-même ! J'avoue qu'ils n'ont pas toujours tort... Enfin tout ça pour dire, c'est quelque chose le théâtre! Ça vit!
Je n'ai pas retrouvé de bénéficiaire des Restos dimanche à Nanterre au Théâtre des Amandiers, juste un ami. On s'était habillés parce que tout nus je crois pas qu'on nous aurait laissés rentrer, mais décontractés, en jean et baskets. En même temps, aux Amandiers, il n'y a pas de dorures ni de  tapis rouge.Y a du jus de pommes bio, de la bière artisanale et des intermittents en sarouel et dread locks qui distribuent des tracts militants à l'entrée. On aurait eu l'air fins tout endimanchés, à faire du zèle vestimentaire ! Au moins nous étions à l'aise pour suivre l'ouvreuse jusqu'aux sièges S31 et S33. C'était comme si sa belle humeur nous annonçait que nous allions passer un bon après-midi. J'aurais voulu pouvoir lui donner le pourboire que réclament (souvent) sèchement les ouvreuses des théâtres privés et qu'on ne peut pas verser dans les théâtres subventionnés. Nous nous sommes donc contentés de  lui sourire de toutes nos 64 dents. Je soupçonne mon compagnon d'avoir eu le sourire un peu plus généreux, eu égard aux rondeurs de l'ouvreuse sans doute... Aaah... S'asseoir, s'installer, éteindre son programme, dévorer le portable et attendre... Impatients... Bouillonnants... Trois mois déjà que nos places sont réservées et que notre attente a débuté. Vivement que le rideau... bon ok y a pas de rideau mais on va pas chipoter et puis si vous voulez changer vos voilages, allez donc au BHV! Y a quoi d'abord? Une table et une nappe. Ben il doit pas en recevoir si lourd que ça des subventions si c'est tout ce qu'il a pu se payer comme décor! D'un autre côté, le programme annonce 42 comédiens! Et 4h30  de spectacle. D'ailleurs mes voisins bougonnent déjà "Oh la la... si c'est trop long on s'en va!" Blasphème! Pour ce qui me concerne, je sais déjà que ce seront 4h30 de bonheur et je jubile à l'avance! Joël Pommerat! Joël POMMERAT!!! Comment pourrait-il en être autrement? Mon euphorie approche celle du soir où je suis allée voir Beyonce, la  dépasse même car ce soir, je suis assise! Alors que je me demande quel serait l'effet que me procurerait l'apparition de Beyonce dans une quelconque mise en scène de Joël Pommerat les murmures de la salle et les lumières s'éteignent (ou presque) et le bonheur et Ça ira (1) Fin de Louis commencent....
Je ne suis pas critique de théâtre alors je vais vous épargner la résonance, l'héritage, l'Histoire dans l'histoire, le modernisme bla bla bla... Moi j'ai pas vu tout ça. Enfin si, forcément... Mais après.
Moi j'ai vu du théâtre. Celui qui me bouleverse, chaque fois. Une troupe d'acteurs et la mécanique parfaite et coordonnée qui les unit, les mois de travail collectif. L'homme qui les dirige un par un, et tous ensemble. Et puis encore et toujours, ce plaisir généreux, communicatif, de partage avec la salle... C'est difficile à décrire... Et comme les mots ont l'air petits et pâles tout à coup. Aller au théâtre pour moi c'est extraordinaire. C'est comme avoir 8 ans et aller à Euro Disney... C'est comme avoir 60 ans et ouvrir un Château Talbot 1970...
Je dois sans doute avoir l'air nouille avec mon enthousiasme naïf qui déborde? Bah tant pis. C'est mon truc à moi. Pis ça me manque. Parce que pour être franche, ça m'arrive plus si souvent des bouleversements de cet ampleur aujourd'hui quand j'y vais au théâtre. Forcément, il est comme tout le monde, il est dans la mouise le théâtre. Il a plus de sous. Alors il fait des économies. Et les économies sur les rêves c'est moyen, pour pas dire moche. Ou triste. Ou nul. Et c'est pas près de s'arranger je crois.
"Le théâtre c'est la vie, ses moments d'ennui en moins" C'est de Hitchcock et c'est surtout un prof de théâtre qui nous assénait régulièrement cette sage maxime à longueur de cours. Des années plus tard, je me demande ce que dirait le maître (celui du suspense pas celui des cours) parce qu'il arrive bien souvent (de plus en plus?) que le théâtre ce soit la vie certes, mais les moments d'ennui en plus. Et puis parfois, comme dimanche, il y a encore la magie, aussi vive que la première fois que, petite fille, je me suis assise dans une salle de spectacle. Et d'un coup, sans prévenir, le rêve recommence...
Alors le théâtre est dans la mouise? Il traverse une crise? C'est pas grave...  Tant que y a Pommerat  et des spectacles comme Ça ira...  je me dis que ça ira!