vendredi 20 octobre 2017

101. Etude de toilettes...

Elle a une tête à s'appeler Marie-France. Ou Nadège. Ou Jocelyne. Bref, un prénom qui colle aux dents. Un peu grasse, le cheveu filasse et jaune Pastis (Accident de teinture? Coiffeur débutant? Rancunier?). Marie-France explique qu'elle a trois enfants, et précise qu'elle n'est pas mariée. A 42 ans, elle est coquette et fait en sorte d'en  paraître dix de plus. Son hobby dans la vie c'est la lecture. Les romans policiers... Les histoires à suspense... Cependant, ses  goûts sont éclectiques. Elle dévore aussi bien Amélie Nothomb que Les histoires vraies de  Pierre Bellemare. Récemment, elle a bien aimé le dernier Fred Vargas...
Tout ça c'est bien joli, mais la dame derrière la table, elle s'en fiche des secrets de beauté et des penchants littéraires de Marie-France. Autant que de son premier Carambar. Ce qui l'intéresse, la dame surgelée, c'est de savoir comment Marie France nettoie ses toilettes. Elle est même payée pour ça Madame Picard. Et à l'heure qui plus est. Alors Marie-France qui décortique l'approche méthodique  du Capitaine Adrien Danglard, autant dire qu'elle s'en tamponne et proprement, c'est le cas de le dire. A moins que ça n'implique l'usage de Gel Javel ou de détartrant, ce qui n'est pas le cas.  
Marie-France, on n'est pas au Festival de Cognac, là, parle-nous plutôt de  tes chiottes! Elles sont comment? Si, si je t'assure, ça m'intéresse! Ancrées ou suspendues? En émail ou en carton? A lunettes ou à moustache? Parle-moi de tes sanitaires, c'est passionnant je t'assure. 
Marie-France ne se le fait pas dire deux fois. Elle se sert un thé à la mûre et reprend un petit gâteau. Y a pas de raison, c'est gratuit. C'est qu'elle aime ses toilettes presque autant que ses enfants. Elle en prend soin. D'ailleurs, côté méthode, elle peut rivaliser avec le Capitaine Danglard ! Blanc. Madame Picard n'apprécie pas le trait d'esprit. Marie-France poursuit.  Sa relation avec sa cuvette est intense. Tous les deux jours, elle entreprend de la dépouiller de ses bactéries, de préférence au crépuscule quand les enfants sont couchés et que Maurice, son compagnon, regarde  On n'est pas couchés. C'est un moment privilégié, d'intimité, le moment où elle nettoie ses lieux d'aisances. Elle préfère être seule, que personne ne vienne perturber son tête-à-tête hygiénique. Elle tourne le verrou et regarde la lunette dans les yeux. Après un bref moment de recueillement, elle entreprend de pulvériser un produit désinfectant, à la javel, parfumé de préférence. Honteuse, elle confesse avoir un penchant pour la fraîcheur de l'eucalyptus. Madame Picard la rassure, elle n'est pas la seule. Et puis c'est bien normal de vouloir ce qu'il y a de mieux pour ses sanitaires. Marie-France frotte ensuite activement les parois. Elle assainit, désinfecte, purge la cuvette de la moindre souillure avant de répandre amoureusement, un gel coloré et détartrant (sans fragrance cette fois, dans un souci de cohérence olfactive, histoire de ne pas contrarier la senteur eucalyptique précédente) sous les rebords de la cuvette comme le montre la publicité du produit dont elle a fait l'acquisition au super'. Il ne lui viendrait pas à l'idée d'utiliser le gel comme produit nettoyant! Il doit adhérer à l'émail, couler sensuellement le long des parois jusqu'au fond de la cuve si l'on veut que ses particules chimiques fassent leur œuvre et traitent le tartre. Non, mille fois non, elle n'envisage pas une seconde de frotter l'émail au gel détartrant. Pourquoi pas à l'acide bromhydrique! Du reste, sa Maman faisait déjà comme ça alors... A ce stade, l'esprit de Madame Picard vagabonde. Elle crayonne une silhouette sur son bloc note... Elle se demande si elle a bien fait de renoncer à ses études de Beaux Arts? Tout de même, elle avait un certain coup de crayon, tous ses profs le disaient... Elle aurait peut-être pu exposer? Au lieu de quoi, la voilà dans la pub à questionner des Marie-France et des Jocelyne à longueur de journée sur leurs ballets de chiottes. Et si elle reprenait des cours? Il est peut-être encore temps? De son côté, Marie-France s'absorbe dans la contemplation du  prototype de flacon de Gel superdétartrant, hypradésinfectant, ultradésodorisant que lui tend Madame Picard. Madame Surgelée veut savoir... Elle attend, elle exige une réponse : ses précieuses toilettes méritent-elles un tel traitement? Marie France hésite.... Quelle est la bonne réponse? C'est encore pire que de choisir son bulletin dans l'isoloir... L'avenir hygiénique de milliers de sanitaires de France est entre ses mains! Elle ne doit pas se tromper, son avis est primordial, déterminant, c'est pour cela qu'on a fait appel à elle ! Après un suspense insoutenable que Pierre Bellemare lui-même n'aurait pas renié, elle valide enfin le produit. Avec un enthousiasme modéré cependant. Elle autorise sa commercialisation éventuelle. Elle envisage même du bout des lèvres de l’utiliser à titre personnel, pour voir, quoique sans conviction déplacée. 
Ce moment suspendu (à l'instar des toilettes du bureau) a duré une heure trente. Madame Picard est épuisée. Elle congédie brutalement Marie-France non sans avoir gratifié majestueusement sa noble expérience sanitaire de 40€ avec lesquels elle s'offrira sans doute le dernier Jean Christophe Grangé qu'elle pourra lire confortablement assise sur ses chiottes rutilantes. Demain, le panel d'étude porte sur une huile d'olive sans olives, la journée sera longue. 
Exceptionnellement, Madame Picard s'autorise quelques minutes pour consulter les annonces de cours de dessin sur Internet...