dimanche 10 décembre 2017

102. Mort c'est mort!

Monsieur Gérard Bedeau, de Lannebert dans le Morbihan, est décédé ce jeudi 7 décembre d'une bête pneumonie à l'âge honorable de 94 ans. Il est mort Gégé. C'est la vie. Sauf que tout le monde s'en fout. Pas d'article dans Paris Match, ni dans le Canard Enchaîné. A peine un avis de décès dans Ouest-France et encore, y avait une coquille à son nom de famille. Fatou, l'aide-soignante, exceptionnellement de garde, a découvert le corps un peu tard, parce qu'elle était dans la salle du personnel à regarder un certain Laurent Gerra pleurer dans la télévision. Elle trouvait ça un peu bizarre, Fatou, ces gens qui pleurent depuis 24 heures, pour gagner des points d'audience. Au pays, on fait ça à la maison, en famille, entre amis, pour se réchauffer, pas devant les caméras.
A l'heure du déjeuner, Fatou est allée lui porter son plateau, mais Monsieur Bedeau n'était déjà plus de ce monde. Même que ça devait déjà faire un moment parce que la chambre commençait à sentir. Ça lui a fait quelque chose à Fatou. Il était gentil Monsieur Bedeau, jamais un mot plus haut que l'autre, pas comme Madame Dubuisson, cette vieille sorcière, toujours à mettre des coups de canne et à mouiller ses draps à la première occasion. Non, Monsieur Bedeau, c'était un de ses petits vieux préférés. Il l'appelait Madame Soleil, il radotait bien un peu en grinçant du dentier, mais il demandait toujours des nouvelles des enfants. Elle a souri, remonté le drap sur le vieux monsieur et mis la pâte de fruits dans sa poche, pour son petit dernier. De toute façon, Monsieur Bedeau, il détestait ça les pâtes de fruits. Fatou a un peu hésité avant de composer le numéro du chef de service. Avant de partir pour les Champs Élysées,  il lui a bien précisé de ne le déranger qu'en cas d'extrême urgence. Était-ce une extrême urgence? Il s'énervait vite le chef et après tout, il n'y avait plus grand chose à faire...  Dans le doute, elle a tout de même laissé un message sur sa boîte vocale. Comme elle a trouvé le numéro sur la table de chevet, elle a pris l'initiative de laisser un message à la famille. Ils ne venaient pas souvent lui rendre visite, mais tout de même, ils voudraient surement savoir. Là encore, répondeur. Décidément. Sur le message, elle a reconnu une chanson de ce chanteur qu'on enterrait aujourd'hui à Paris. Je te promets le ciel... Elle s'est dit que c'était étrange ces paroles. Comment pouvait-on promettre le ciel? Et c'était pour ça que des milliers d'inconnus traversaient la France? Parce que quelqu'un leur avait promis le ciel? Pauvre Monsieur Bedeau! Qui ferait le voyage pour un pauvre vieillard qui n'avait rien promis à personne? Fatou s'est assise près du vieil homme. Tout doucement, elle s'est mise à chanter. Elle s'est dit que peut-être, comme ces gens sur les Champs Élysées, Monsieur Bedeau aurait préféré une chanson du chanteur mort? Mais Fatou n'en connaît pas. Naturellement, elle a entonné une berceuse. Le vieillard avait l'air tellement petit, tellement fragile dans ce lit froid.
Sans que Fatou y prenne garde, la nuit est tombée. Son service était terminé. Le chef ne l'avait pas rappelée. Sans doute que ce n'était pas une urgence. La famille non plus. Sans doute qu'enterrer un chanteur, c'était plus important. Avant de partir, elle a préféré prévenir son collègue pour Monsieur Bedeau. Il s'est mis en colère, les morts faut toujours que ça vienne vous gâcher la vie. Juste le soir où il comptait regarder la rediff' du concert de Bercy! 
Monsieur Bedeau a été enterré ce dimanche 10 décembre au cimetière communal. Aucun Président de la République en activité ou à la retraite n'était présent. Aucun musicien n'a sorti de guitare. Pour être honnête, il n'y avait quasiment personne aux obsèques de Gégé d'ailleurs, lors de la quête, le curé a récolté à peine 23,80€ pour ses ouailles.
Mais au moment de la mise en terre, Fatou se tenait au bord de la fosse. Elle fredonnait une berceuse en jetant une poignée de terre sur le cercueil.