lundi 1 avril 2019

116. Super Mamie

Elle est toute petite, toute fragile, elle a l'air perdue dans ce fauteuil roulant trop grand pour elle. Son visage s'éclaire d'un grand sourire quand je la rejoins et je pourrais presque croire qu'elle m'a reconnue. Je lui rends son sourire au centuple et colle deux baisers sonores sur la fine peau de ses joues. Elle rit, m'examine un instant et son regard se perd tandis qu'elle cherche mon prénom. "Stéphanie, Mamita. Je suis Stéphanie." Quoique vaste et passionnant, je ne m'étends pas sur le sujet. Elle a déjà oublié mon prénom. Elle oubliera jusqu'à ma visite aussitôt que je serai partie. Je m'en fiche. Elle peut bien m'appeler Ava ou Mimou, si ça lui fait plaisir. Pour elle, je veux bien être Esther, Desdémone ou la Reine de Saba. N'importe qui, plutôt que de n'être personne.
A travers la fenêtre, les rayons du soleil tentent vainement d'apporter un peu de chaleur aux murs gris de la salle commune. Autour des tables, des fantômes aux cheveux assortis aux murs attendent plus ou moins sagement que le temps passe. Sur un mur, la télévision diffuse un reportage. Mamita me surprend en déchiffrant le titre : Dans la tête d'un tueur. De fait, d'angoissantes photos de psychopathes défilent sur l'écran et ajoutent à l'ambiance d'euphorie générale. Je suggère à une aide soignante de passage de changer de chaîne. Elle s'exécute et s'adresse à Monsieur Laurent, un résident - dans un rire ! - lui faisant remarquer qu'il ressemble au tueur de l'écran... Malaise. Monsieur Laurent n'a pas l'air d'apprécier le trait d'esprit. A première vue, Monsieur Laurent n'est plus en état d'apprécier grand chose. A moins qu'il ne projette effectivement le meurtre de l'aide-soignante ? Ce qu'on ne pourrait pas lui reprocher tout à fait...
J'abandonne lâchement Monsieur Laurent à l'aide-soignante, je préfère m'isoler avec Mamita. Coup de chance, c'est l'heure du café. Je me mets aux commande de son bolide pour rejoindre la salle à manger, à peine plus chaude que ledit café. Nous nous installons. Tandis que Mamita boit renverse sa tasse, elle désigne sa jupe, m'expliquant fièrement que c'est elle qui l'a cousue. Je m'intéresse, la félicite, compare avec l'ourlet de ma chemise. Elle jette un œil sceptique aux finitions de GAP et me promet un manteau à bouton de sa façon. Nous nous mettons d'accord sur du noir. Mais contrairement à sa jupe, l'esprit de Mamita est largement décousu et la voilà déjà ailleurs. Pour autant, je n'essaye pas de démêler les méandres improbables du fil de ses pensées. Je me contente de vagabonder avec elle et l'écoute évoquer des bribes de souvenirs accrochés à ce qui lui reste de mémoire. En échange, je lui raconte les miens de souvenirs... Les odeurs de sa cuisine... La rue Kellerman... Les Ouiliouiliouili, les Boualïaaaa qu'elle proférait à longueur de journée.... Un éclat de rire fugace secoue son corps frêle et fait déborder mon cœur de tendresse par la même occasion. Mamita a mystérieusement saisi le mot grand-mère au vol. "Oui, ma grand-mère... Oui..." Rêveuse, elle s'égare à nouveau dans le labyrinthe de ses pensées où se mélangent les lieux et les personnages... Quitte à changer de nom, je me dis que c'est Ariane que j'aimerais m'appeler pour la suivre dans ce dédale, une minute seulement... Mamita prend à nouveau conscience de ma présence, je partage avec elle la compote de ses souvenirs. A ma grande surprise, le plaisir que j'y prends doit être communicatif car au fil de notre conversation funambulesque, Mamita me récompense régulièrement de francs éclats de rire .
Mais ma visite a fatigué Mamita, je la laisse se reposer. Avant de partir, je l'embrasse une dernière fois et lui promets de revenir demain. J'entends Mamita soupirer  "Oui... J'aime bien quand vous venez me voir, vous..." et j'ai les yeux qui piquent... Comme quand j'abusais de ta Harissa, Mamita...

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