mardi 26 mars 2013

45. Anormale saisonnière

Ça y est! Enfin! Il est là!
Comment ça "NON"? Qui a dit "NON"? C'est nul ce "NON", c'est miteux même.
Ça m'aurait étonné aussi qu'il n'y en ait pas un pour faire du mauvais esprit! Qu'est-ce que c'est encore que ce bête esprit de contradiction: "NON"? Vous vous croyez malin? Eh bien, permettez-moi de vous dire que cette attitude atrabilaire...  (Là, je prends un petit temps. C'est pour ça les points de suspension, pour le petit temps. D'abord pour savourer l'effet produit par l'usage du mot atrabilaire sur le lecteur ébloui par l'étendue de mes connaissances sémantiques et ensuite parce je suis particulièrement fière d'avoir réussi à placer ce mot dans le contexte approprié et que ça mérite bien un Granola!)... Cette attitude disai-je, ne vous mènera nulle part!
Regardez-donc plutôt autour de vous, j'invente peut-être?
Et ces pantacourts fluos qui fleurissent aux vitrines? Et ces fraises espagnoles? Et ces asperges marocaines? Elles ne débarquent pas chez les maraichers peut-être? Et les supers promos sur les barbecues électriques chez Casto, ça ne vous évoque rien? Ce doux parfum synthétique de lilas qui flotte dans la cage d'escalier fraîchement lessivée par la gardienne, vous trouvez ça naturel? Le retour de la Foire du Trône? Toujours rien?  Les Huit Jours en Or du Printemps... qui tombent justement maintenant? Simple coïncidence? Mais bon sang, Alexis HK et La rue Kétanou au Printemps de Bourges? Ce ne sont pas des preuves peur-être?
Oh bien sûr, je les entends d'ici les pisse-vinaigre grommeler leur complainte saumâtre! "Il fait froid... Y en a marre de la pluie... Mais ça n'en finira jamais? De mon temps, ça durait moins longtemps... Ah la la, y' a plus de saison... Manquerait plus qu'il grêle... Il est dégueu ce café... "
Vous arrêtez de râler un peu? Puisqu'on vous dit qu'il est revenu! Allez hop! Sortez les sécateurs et les binettes, les plantoirs et les serfouettes, c'est le moment de planter géraniums, fuschias et capucines! D'accord, vous oublierez de les arroser et vos jolies balconnières crèveront en juillet, et alors?  C'est le printemps nom de Dieu! Les jours rallongent, les oiseaux gazouillent, les ados bourgeonnent! Ça sent bon le gigot rôti! Mesdemoiselles à défaut du pantacourt, ressortez les jupettes, fluos si possible, effet garanti sur ces messieurs quand ils vous regarderont faire la belle à Velib'! Quant à vous messieurs, il semble que cette année la chemise se porte fleurie. Soyez sans crainte, le liberty ne portera aucun préjudice à votre virilité, à moins que vous ne fassiez vous-même la belle à Vélib', mais je ne juge personne!
Moi le printemps, je vous avoue, je m'en fous un peu. D'ailleurs, je m'habille tout pareil. Le printemps me donne pêle-mêle des envies  de sieste, de  petit blanc au comptoir des Foudres, de flâner sous le soleil qui luit timidement sur les allées du Père Lachaise, de bouquiner square Joseph Champlain (qui est au juste Joseph Champlain, je vous le demande?), de ressortir à vélo, de fuguer en Bretagne, en Ardèche ou en Italie... Eh oui, c'est ça aussi les joies du chômage! On apprécie mieux le cycle des saisons! En hiver je me languis du printemps et au printemps de l'hiver...
Allez, je vous quitte, je vous accorde que ce n'est pas mon meilleur billet. Vous voudrez bien m'excuser, moi au printemps, je suis surtout un peu feignasse... J'émerge... Après le gel et le ralenti de l'hiver, l'encre de ma plume se réchauffe à peine. Il me faut un petit temps d'adaptation. Je ne peux quand même pas refaire le coup des points de suspension! Tiens... Et pourquoi pas? 
...

mercredi 6 mars 2013

44. Pas très cathodique

Le technicien chargé du relevé de mon compteur EDF n'en est pas revenu.
Sur la chemise - autrefois - blanche, là où battait son cœur, le badge de Boniface Blandamour (ça ne s'invente pas!) proclamait fièrement Technicien de contrôle. Quoique cela ne relevât pas de ses fonctions officiellement attribuées de releveur électrique, c'est sans doute pour ne pas trahir le glorieux insigne que ce bon Boniface non content de contrôler mon compteur a aussi jugé bon d'examiner tout mon appartement. Fort heureusement, "tout mon appartement", chez moi, c'est assez vite fait! Du salon à la chambre en passant par la salle de bain, parce qu'on ne sait jamais, il y a de ces orignaux parfois, tous les recoins ont été soigneusement inspectés. Mais rien. Non, rien de rien.
Éberlué, inquiet presque, Mr Blandamour a d'abord choisi d'emprunter le mode interrogatif. Avec une voix lente et posée, celle que l'on prendrait pour s'adresser aux tout petits enfants ou aux personnes âgées dont l'esprit vagabond bat gaiement la campagne, normande ou tourangelle, il a demandé "Mais... euh... vous... vous... vous n'avez pas la télé? ".
Un silence gêné a pesé entre nous avant que, prise en flagrant délit, je n'ai d'autre choix que de lui répondre par la négative. 

Incrédule, sonné je suppose par la brutalité de cet aveu, Boniface a répété sa question, craignant vraisemblablement que je ne l'ai pas comprise. Plus fermement cette fois. "Vous n'avez pas la télé?... Vous n'avez pas la télé??? VOUS N'AVEZ PAS LA TÉ-LÉ?". Cette fois-ci, Boniface avait choisi d'emprunter le mode agressif, celui qu'on prendrait (en vain) pour s'adresser à un adolescent qui refuse obstinément de ranger sa chambre. En d'autres termes, il avait hurlé. De mon côté, j'avais sursauté. En un instant, j'avais eu peur  non seulement (du latin non tantum) que ma confession inattendue n'ait endommagé l'équilibre mental de ce pauvre garçon, mais aussi (du latin sed etiam) de me retrouver seule avec un releveur inconnu potentiellement détraqué.  
Sans doute, avait-il en criant quelque espoir que je ne sois sourde ou du moins, malentendante? Auxquels cas les hurlements s'imposaient et l'absence de poste à mon domicile pouvait éventuellement s'expliquer du fait de mon handicap.
Je m'empressai de détromper Boniface, j'entendais parfaitement. Je lui signalai donc qu'il était inutile de crier, d'autant plus inutile que, si j'avais réellement été sourde, je ne l'aurais pas entendu du tout, qu'il crie ou non. Pour finir, je le félicitai chaleureusement pour le professionnalisme, l'enthousiasme et l'efficacité avec lesquels il avait relevé les pleins et creux de mes consommations électriques, il était l'honneur de sa profession et tout en le complimentant, finaude, je l'invitai à regagner promptement la sortie, en lui indiquant significativement l'emplacement de la porte d'entrée laquelle se trouvait miraculeusement être aussi la porte de sortie.
Boniface, hélas, était peu finaud lui-même et vraisemblablement la porte, miraculeuse ou non, ne lui évoquait pas grand chose. L'absence de téléviseur dans mon salon par contre...
"C'est parce qu'elle est est tombée en panne? NON??? Ah bon??? Mais vous faites quoi le soir, alors? Et pour les infos? C'est important les infos quand même... Moi, je l'aime bien le père Pujadas. Pas de télé... Ben ça!  Moi, je pourrais pas... Rien que pour le foot! Pis la télé c'est instructif... Tenez, ma femme des fois elle regarde Arte..."
Fort heureusement, ma voisine choisit ce moment précis pour ouvrir sa porte détournant ainsi l'attention de Mr Blandamour qui s'empressa d'aller lui vérifier le compteur, vu que c'était bientôt l'heure de sa pause déjeuner. Je ne doute pas qu'il ait également contrôlé son équipement audiovisuel... 

Je n'ai pas pris le risque de répondre à Mr Blandamour de peur qu'il ne s'installe définitivement chez moi. Mais, non, je n'ai pas la tévé. 
Elle est effectivement tombée en panne. Il y a cinq ans. 
Qu'est-ce que je fais le soir, alors? Ça dépend. Un peu de la pluie, un peu du beau temps, un peu de mon humeur... Je regarde un DVD, je repasse (oui, je repasse!!!), je cuisine, je grattouille selon les jours ma baignoire ou ma guitare, je téléphone à ma sœur dans son pays loin là-bas, j'écoute Les grillons de Pierre Vassiliu et je mange du raisin, je vais applaudir à tout rompre Alain Souchon en concert au Trianon, je dîne entre amies avec Valérie ou Stéphanie et on se raconte nos petites vies, je blogue, je m'endors sur un bon bouquin, parfois même sur un mauvais...
Et pour les infos? J'écoute la radio, je lis les journaux, je surfe sur le net, même, je vais au bistro! Je n'ai aucun sentiment particulier pour Mr Pujadas. Mr Pujadas m'indiffère.
Quant au foot, je m'en passe, aisément du reste. Les amateurs voudront bien m'excuser.
Parfois, on me parle d'une émission, d'une série ou d'un documentaire, et c'est l'occasion d'aller regarder la télé en famille ou entre amis! Et puis si je suis curieuse, rien ne m'empêche d'aller chercher le programme sur le Net! Au final, j'ai beau ne pas avoir la télé, je la regarde tout de même, comme tout le monde!
Je ne suis pas de ces "militants" anti télé qui prétendent lire Homère dans le texte le soir, à la chandelle... Parce que, Camarades, la télévision est un horrible outil de propagande à la solde des méchants capitalistes! La télévision ramollit vos neurones! Le petit écran c'est la mort des relations humaines! Satan possède votre téléviseur! Vade retro TF1!
Non, je n'ai rien contre la télévision. Je n'ai rien non plus contre ceux qui la regardent. Contre certains de ceux qui la font, peut-être...  
Je fais simplement partie d'une bande d'originaux qui n'ont pas de télé chez eux et déconcertent les techniciens EDF envahissants.
Ce soir après le sacro saint JT du Père Pujadas, Boniface Blandamour aura un truc incroyable à raconter à sa femme. Quant à moi, à la lumière de ma lampe de chevet, je profiterai des heures creuses pour me plonger dans Freedom de Jonhatan Franzen...