dimanche 18 janvier 2015

72. Au nom du pire

Au moment où je t'écris, je me sens changée. 
Tu ne m'en veux pas si je te tutoie? Simplement, aujourd'hui, j'ai besoin entre nous de cette intimité, de cette complicité, de ce lien particulier qu'implique l'usage de cette monosyllabe, [tu]... C'est que vois-tu, si tu me laisses te dire "tu" après, nous pourrons dire "nous"... Comme une évidence... Et ce sera bien.
Je te disais donc, je me sens changée. Toi aussi j'imagine... 
Je me sens aussi plein d'autres choses : bouleversée, sonnée, révoltée, tourneboulée, dégoûtée, fatiguée, abonnée, blessée, brisée, et encore émue et perdue et abattue et déçue... Et plus que tout ça même. C'est comme une énorme vague d'émotions confuses qui me submergerait. Je me sens mal, je perds pieds et j'ai peur de ne pas pouvoir remonter à la surface.
Quand je te dis je me sens mal, je veux dire plus que d'habitude. Tu me connais, la plupart du temps, je suis joyeuse et j'ai le moral au beau fixe malgré quelques passages nuageux en fin de tournées. Tu te doutes que comme tout, le monde, j'ai mes petits soucis et des fois, ça pique un peu. Les yeux, le cœur, l'estomac ça dépend! Mais ce n'est jamais tout ensemble et puis ça ne dure jamais très longtemps. 
Là c'est différent. Dis... Je peux te demander? Comment ça te fait à toi? 
As-tu pleuré plusieurs jours, peut-être même jusqu'à maintenant, n'importe où, n'importe quand, incapable de te contrôler jusqu'aux sanglots, jusqu'aux hoquets même? As-tu couru, indigné et choqué, te réchauffer aux pieds de Marianne? As-tu eu le sentiment de la voir pour la première fois cette Marianne, et l'as-tu trouvée belle avec son rameau d'olivier à la main? As-tu erré sans but sur cette Place de la République, traversée des milliers de fois, et as-tu pleuré encore devant la flamme de ces lanternes en papier qui s'envolaient dans le ciel? T'es-tu senti étrange, à la fois rassuré par cette foule d'inconnus (tous aussi émus que toi) et en même temps terriblement seul et pas seulement parce qu'il t'était impossible de retrouver ceux à qui tu avais donné rendez-vous dans cette masse? T'es-tu rappelé subitement ton enfance, ton goûter devant Récré A2, Cabu qui griffonnait Dorothée qui à son tour s'indignait d'avoir le nez si pointu? T'es-tu rappelé qu'adolescent, tu lisais en cachette Reiser et Wolinski à la bibliothèque pour ne pas que Maman soit au courant? T'es-tu revu plus tard, acheter Charlie Hebdo et le Canard Enchaîné quand tu prenais le train pour que le voyage passe plus vite? T'es-tu alors revu tourner les pages en pensant "Ha! Ha! Ils sont trop cons!" ou "Quand même ils y vont un peu fort..."? Et de fait, as-tu reconnu en ton for intérieur, un peu penaud, un peu coupable aussi, que non, tu n'étais pas toujours Charlie? 
Je suis certaine que comme moi, tu n'as pas cru qu'on pouvait mourir juste pour avoir gribouillé des petits dessins plus ou moins rigolos, quand bien même il y aurait eu des gros mots, des bites et des prophètes dessus!
Je suis sûre encore que le lendemain, tu n'as pas cru la radio quand elle prétendait que ça recommençait ailleurs! Que des gens comme toi, comme moi, qui ne savaient probablement même pas dessiner eux, qui étaient simplement allés au supermarché parce qu'il leur manquait du lait, de la moutarde, du Sopalin et du pastrami ne rentreraient jamais de leurs courses. 
Je n'ai pas la télé, tu le sais, enfin si tu lis de temps en temps ce blog. C'est la première fois que je l'ai regardée en ligne. D'un œil seulement. Parce que de l'autre je surveillais le fil de Twitter, en essayant de faire le tri dans les publications qui se succédaient. Sur l'écran de l'ordi, on aurait dit une série policière ou plutôt un film avec Bruce Willis. Sauf que c'était pas un film. Sauf que je ne pouvais pas changer de chaîne. Sauf que Vincennes c'est pas Hollywood et que côté scénario, j'ai préféré la fin de Die Hard.
Alors, dimanche 9 janvier, je suis allée marcher. Parce que le scénario était vraiment trop pourri . Parce que j'en avais besoin. 
Et je m'en foutais bien moi de tous ces chefs d'états qui se bousculaient pour être au premier rang sur la photo de classe. 
Je m'en foutais bien moi de savoir si j'étais  #Charlie ou si j'étais #Juive.
Je m'en foutais bien moi de chanter la Marseillaise et d'applaudir les hélicos de la police. 
J'ai marché. 
Main dans la main avec Romain.
Coude à coude avec des inconnus.
Marcher c'est bon pour la cité. 
Entre les poussettes, les crayons, les pancartes, les fleurs, les Charlie, les fauteuils roulants, les hommes, les femmes, les noirs, les arabes, les juifs, les vieux, les bébés, les sourires, les larmes, j'ai marché. 
Sous mes pas, j'entendais les mots qui résonnaient. Liberté... Égalité... Fraternité...
Et pendant quelques heures, quelques heures seulement, un peu citoyenne, un peu humaine, un peu naïve aussi peut-être, je les ai crus ces mots, comme une douce pommade qui apaisait mon chagrin.
Aujourd'hui, j'entends chacun y aller de son analyse éclairée, de ses précieuses recommandations. On argumente à coups de "Il faudrait...", "On aurait dû... ", "Tout est la faute de... ". 
Mon apaisement s'est envolé. 

Avant-hier soir, je participais à un tremplin d'humour. Pour tout te dire, je n'avais pas vraiment le cœur à rire... En rentrant, malgré le bon accueil du public, je me sentais vide, je me demandais : à quoi bon, est-ce bien utile? La scène? Les chansons? Je te l'ai dit plus haut, je me sens changée. Par hasard, je suis passée par la Place de la République désormais vide. Alors, j'ai interrogé Marianne du regard: Liberté, Égalité, Fraternité... Tu es sûre? 

Le pire c'est quand le pire commence à empirer (Quino)

vendredi 2 janvier 2015

71. Tu voeux ou tu voeux pas ?

Dites... Je viens d'ouvrir ma fenêtre pour aérer, et je ne veux pas vous alarmer mais j'ai l'impression étrange que rien n'a changé. Je veux dire, il parait que 2014 c'est fini. Bon. Puisque vous y tenez, pourquoi pas. Mais en toute honnêteté, ne trouvez-vous pas ce procédé de claquer la porte au nez de l'année écoulée un peu cavalier? Donner son congé à quelqu'un on le sait, ce n'est pas une partie de plaisir, ni d'un côté ni de l'autre... à quelques exceptions près! Mais de là à sortir des litres de Nicolas Feuillatte pour arroser l'évènement, n'est-ce pas faire péter le bouchon du mauvais goût et du Champagne bon marché un peu loin? Je pose la question! Ne frôle-t-on pas le sadisme? "Allez, tu finis tes huîtres et ton foie gras et tu dégages! La nouvelle année commence dans 10 minutes et on lui a préparé une fiesta du tonnerre! Par contre, tu peux garder les coquilles de bulots pour te faire des boucles d'oreilles si tu veux...". Butors! Pauvre 2014... Non et non! En matière d'année nouvelle comme en toute autre chose, sachons nous comporter avec élégance.  Le limogeage n'empêche pas la courtoisie que diable! Employeurs qui souhaitez vous débarrasser lâchement de vos stagiaires surqualifiés, mufles lourdauds qui piétinez le cœur transi d'amoureux(ses) naïfs(ves), directeurs de casting irrévérencieux qui ne faites pas même semblant d'écouter ces artistes dont les rêves vous importunent, politiciens véreux qui virez de bord sans honte, et vous, oui vous, les joyeux fêtards du 31 décembre qui vous apprêtez une fois encore à laisser sur le bord du trottoir, à l'instar du cadavre du beau sapin, roi des forêts déchu, dégarni et agonisant sur la chaussée, une année somme toute pas pire que les autres, un peu de panache! Sachez quitter 2014 avec noblesse! D'autant que, je ne peux parler que pour moi bien sûr, mais contrairement à son horrible cousine 2013, sans être inoubliable, 2014 s'est comportée de façon absolument charmante, pleine de courtoisie, mêlant humour, surprises et amitiés de façon sinon grandiose tout du moins généreuse bien que, il faut tout même le reconnaître, un peu maladroite parfois. Je n'ai pour ma part aucune raison valable de lui en vouloir et encore moins de la congédier comme une malpropre! De plus, on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et dans le doute, je préfère conserver de bonnes relations avec tout le monde, ça peut servir. 
Mais voilà que depuis 24 heures, 2015 (que je connais à peine soit dit en passant) n'en finit plus de faire mille promesses délicieuses... De la joie... Du bonheur... De la richesse... De la gloire... Très sincèrement, je trouve ça un peu louche... Est-ce qu'elle n'en fait pas un peu trop la nouvelle? Par exemple, ce matin, dans ma boîte email, la communauté Weight Watchers me souhaitait, je cite "beaucoup de kilos perdus en 2015".... Je ne suis pas susceptible, mais tout de même...  D'autant que ce n'est pas très gentil, 2014 s'était donné tellement de mal pour me les faire prendre ces kilos en trop à force de bûche, de dinde, de marrons glacés et autres chocogâteries! 
De même, dans ma boîte aux lettres la délicate attention de la Mairie du XXème m'a émue qui En 2015, adresse ses meilleurs vœux aux Seniors de son quartier...
Je ne voudrais pas avoir l'air rabat-joie, mais en 2014 les élus du XXème me proposaient de créer mon entreprise dans le cadre des CreaJeunes!  J'avais trouvé ça autrement plus flatteur...
Bon... Sans doute ne suis-je pas très objective vis à vis de la nouvelle... Je dois faire preuve de plus d'indulgence à son égard et lui laisser sa chance. Si 2013 n'avait su me faire que des promesses douteuses qu'elle avait hélas tenues, 2014 quant à elle ne rimait à rien et c'est précisément cette absence de promesse qui m'avait bien disposée à son égard. Elle ne m'a pas déçue, bien au contraire. Aujourd'hui, mon dictionnaire m'informe que 2015 non plus ne rime à rien, pourquoi lui en vouloir? C'est un peu la petite sœur de 2014...  Les deux orphelines comme qui dirait... Ce qui me laisse finalement le choix entre une expression salace et un bouquin déprimant. Tout un programme! Ça commence bien 2015! Voyons un peu la suite... 

Et comme disait mon tonton Bananier et Pommes Sautées à tous!