158. Massage à tabac
Ma kiné est en congé. En son absence, elle m'a confiée aux bons soins de Damien, son remplaçant. A peine arrivée, il parcourt mon dossier et me gratifie d'un charmant : "C'est pas sérieux la voltige à votre âge !". Damien, mon loukoum, t'as séché les cours de Psychologie du patient, c'est ça ? Quelque chose me dit que toi, moi et ton tatouage dragon, on va pas être copains. C'est déjà pas une sinécure de venir me faire disloquer le poignet trois fois par semaine alors j'apprécierais que tu m’épargnes les réflexions gériatriques. Déjà que je ne suis pas au mieux côté souplesse, je peux te garantir que ce n'est pas le meilleur moyen de me détendre.
Naturellement, je garde mes brillantes réflexions pour moi. Au lieu de ça, je simule un rire minable que Damien prend pour une confirmation de ses talents d'humoriste. Erreur fatale. Mais je n'ai pas le temps de mesurer les conséquences de ma bêtise que nous nous asseyons face à face, autour de la table de kiné. C'est parti pour vingt minutes de massage cicatriciel, récupération d'amplitudes, étirements, le tout agrémenté de crampes inopinées (mon grand âge, sans doute).
Avec la délicatesse d'un apprenti équarrisseur, Damien me saisit le poignet pour l'examiner sous toutes les coutures, ou plutôt la seule et unique, laissée par le chirurgien. Ce dernier a dû me charcuter avec un couteau à huîtres, vue la moue réprobatrice de Damien. Il se résout néanmoins à pratiquer le massage prescrit. Je m'attends à ce qu'il dégaine un attendrisseur pour me ramollir les tendons, mais à ma grande surprise, non. Damien est un manuel. Il entreprend de me pétrir le carpe, le métacarpe et le radius avec un peu trop d'enthousiasme. C'est quoi son concept du massage au juste ? Ouvrir la cicatrice et me désosser l'avant-bras à mains nues ?
- Vous me dites, hein, si je vous fais mal. "
J'aimerais bien te répondre, mais il se trouve que je suis actuellement occupée à ne pas m'évanouir. D'autant que pour une raison obscure, tu as poussé le radiateur à 31 degrés. En plus, si je crie, si je gémis, si je soupire seulement, tu risques de mettre ça sur le compte d'une quelconque fragilité sénile, alors vois-tu mon loukoum, je ferme ma gueule, je serre les dents à la limite de l'entorse de la mâchoire, et j'attends patiemment que les seize minutes restantes s'écoulent pendant que tu me laboures les phalanges avec la ferveur du masseur de De Funès dans Oscar. Je parviens néanmoins à expulser :
- Non, non, je sens que ça travaille, là.
Erreur fatale numéro deux. Non seulement l'exécuteur de la Grande Inquisition enclenche la vitesse supérieure mais il prend ma réponse pour une invitation au dialogue.
- Vous verrez, demain vous aurez gagné un bon centimètre ! Vous êtes de Gambetta, j'ai vu ? C'est plus ce que c'était ce quartier, avec tous ces viet', ces grecs, ces mexicains... Franchement ? Entre leurs nems, leurs kebabs et leurs odeurs de friture... Un ou deux ça va, mais là...
Je me prends subitement de passion pour mon scaphoïde et baisse la tête. La séance s'annonce interminable. Damien me tient fermement le poignet, cette promiscuité me dégoûte. Que faire ? Me dégager brusquement et quitter le cabinet sans explication ? Avant ça, je vais devoir récupérer ma carte de sécu, payer, attendre que le terminal crache son ticket... Je renonce. Pétrifiée sur mon tabouret, je reste prisonnière de son étreinte et de son monologue. Hélas, mon silence encourage mon tortionnaire à poursuivre ses considérations.
- Après on s'étonne, avec leur bouffe de merde... Mais le cholestérol, le diabète qui c'est qui paye ? C'est la Sécu !
A ce stade, j'envisage de flanquer ma main valide en travers de la gueule de Damien. Mais la séance de torture s'achève dans trois minutes. Ce serait trop bête de me ruiner l'autre main. A mon âge. Sainte martyre de la rééduc', je laisse donc Damien faire l'apologie de la blanquette et du pot-au-feu tandis qu'il s'acharne sur ce qui me reste de muscles et de ligaments.
- Un dernier petit effort sur l'extension... Eh ben voilà, c'est fini !
Je me retiens de crier "Enfin !", trop heureuse de rompre ce contact poisseux et de sentir le sang refluer au bout de mes doigts. Sans grimacer la moindre politesse, je règle la séance, heureuse d'avoir enfin repris possession de mon corps. Je ramasse mes affaires en vitesse, impatiente de laisser Damien à ses préjugés rances, son radiateur et sa bêtise crasse.
- On se voit mercredi ?
Vite ! Inventer n'importe quoi ! Un cours de Boggle ? Un mariage à Montrouge ? Le salon de la Friteuse ?
- Hum... Je n'ai pas encore mon planning, je prendrai rendez-vous sur Doctolib.
Désolée Damien. Mercredi, tu réviseras La Kiné pour les nuls sans moi. Tu vois, le mercredi à Gambetta, c'est jour de marché. Rue de la Chine, les étals débordent de fruits et légumes, ça sent le poisson, le poulet rôti et les épices, même que des effluves d'accras et de samosas saturés de graisse défient les lois de la diététique ! Malgré mes cheveux blancs, Tarek me salue toujours d'un joyeux " Salam, la gazelle ! " Et depuis que j'ai le poignet en compote, il me choisit même les clémentines ou les kiwis, pas trop, pour pas que je porte. Tu devrais le consulter, Tarek, la psychologie du client, il connait !
Allez mon loukoum, sans rancune. Et surtout... sans moi !
Louis de Funès et Mario David - Oscar (1967)
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