159. Faux départ

Au départ, le plan c'était soleil, sable fin, calme et glandouille. Raté. J'ai dû faire une croix dessus au bout de seulement trois heures de vol. Emirates m'a gentiment rapatriée chez moi, fissa. Comme un vieux colis Amazon non réclamé. Retour à la case départ, ne passez par la case Chance, ne touchez pas les 20 000. Six heures de vol. Express les vacances. Bon... J'ai pu voir One battle after another. A posteriori, un titre pareil, j'aurais dû me méfier. Si j'avais regardé On se calme et on boit frais à Saint-Tropez, peut-être que je n'en serais pas là. Une bataille après l’autre ? Niveau présage, ça tient du chat noir qui éclate un miroir sous une échelle !

J'étais en train d'hésiter entre le café et le jus de tomate - la boisson tendance en classe éco - quand le commandant de bord a postillonné un truc un peu trop près du micro. Personne n'a rien compris mais dans le doute, j'ai remis ma ceinture. Des turbulences sans doute. L'hôtesse m'a gentiment détrompée et traduit les borborygmes du pilote : "Les routes aériennes sont bouclées à cause de frappes israélo-américaines, vous prenez du sucre ?" Euh... Sur la carte aérienne, on a fait demi-tour au-dessus de la Croatie et on a survolé l'Europe en sens inverse. Ça m'a rappelé ces appli GPS pour joggeurs où tu dessines un kangourou ou un décapsuleur en courant, sauf que nous on dessinait une épingle à cheveux. Minable. 

Mon voisin a commandé un deuxième verre de vin : autant profiter du bar, la géopolitique on s'en tape. Moi, j'ai écouté la dame de CNN mais à jeun et à dix mille mètres au-dessus du sol, elle ne m'a pas franchement rassurée alors j'ai zappé sur une chaine orientale: à mi-chemin entre un conflit historique et le Père Lachaise, il fallait bien que je m'occupe. Apparemment, un scandale agitait Oman depuis quelques jours. Loin des problèmes diplomatiques ou militaires, le pays était en émoi parce que des chameaux avaient été disqualifiés d’un concours de beauté. La raison ? Des injections de Botox et d’acide hyaluronique au niveau des lèvres et des bosses et aussi de silicone dans les naseaux. Je précise que l'affaire concerne bien des camélidés et non pas des influenceuses expatriées, la confusion est aisée. La chaine traitait cette information avec le plus grand sérieux sollicitant l'avis de vétérinaires, de membres du jury et autres spécialistes beauté.

Je m'interroge : comment ça se passe un concours de beauté de chameaux ? C'est comme Miss France ? Un genre de Miss Bosses où les concurrentes défilent sur un Camel-Walk en colliers à pompons et couvertures à paillettes ? La démarche chaloupée, les bosses bien droites, est-ce qu'elles doivent faire un aller-retour devant le jury sans se casser la gueule ?

- Et nous accueillons maintenant Sumac, le numéro 17. Sumac nous vient de la belle région de Dhofar, elle aime les arbustes et les racines et apprécie les longues promenades dans le désert. Admirez comme sa lèvre inférieure pend avec élégance et ses cils : soyeux et interminables. Oh ça non ! Sumac n'a pas besoin de Mascara ! "

Naturellement, pas d'épreuve de culture générale ou de talent. Je vois mal un chameau exécuter une danse du ventre, faire une démonstration de jonglage ou blatérer la Macarena. C'est dommage d'ailleurs, ça pourrait être assez distrayant. 

En revanche, les juges étudie manifestement très sérieusement plusieurs critères esthétiques : la courbe des bosses, le port de tête, les lèvres, les cils, le pelage. Et là, ça rigole plus. On n'est pas là pour boire du thé à la menthe. L'élection du Chameau d'Or c'est pas la Caravane Academy ou Danse avec les bédouins : pas question de faire des blagounettes entre deux passages ou de se disputer le buzzer ! C'est du sérieux alors belek !

Les experts examinent scrupuleusement chaque concurrent sous toutes les coutures. Ils scrutent la ligne du profil, évaluent la symétrie. Ça inspecte, ça mesure, ça compare, ça palpe en hochant gravement la tête. 

Et puis tout à coup, sans prévenir, le scandale. Une bosse un peu trop ronde, une lèvre un peu trop pulpeuse, des naseaux un peu trop figés. Bim ! Contrôle antidopage, injections positif. C'est le drame. Sumac est discamélifiée.

Franchement, c'est dingue. 

Je vole au-dessus des nuages... Des types injectent du Botox à des chameaux... D'autres balancent des missiles pour redessiner le monde... Et mon voisin réclame un énième verre de vin. Je devrais peut-être faire comme lui ?

Au bout de quelques heures, j'ai finalement retrouvé mon salon. Six heures d’avion pour un aller-retour vers mon canapé : dépaysement minimum, empreinte carbone maximum.

J'espère que Sumac a retrouvé son petit coin de désert, loin des concours foireux, et qu'elle broute peinard des arbustes 100% bios et si possible, à l'abri des bombes.

 

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